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Xavier LACROIX
Les mirages de l'amour,
Questions en débat, Bayard Editions - Centurion - Bovalis, 1997, Introduction (extraits choisis)

Amour, mot magique qui évoque tant de biens !


1. Un terme qui fait l'unanimité

Connaissez-vous un terme qui fasse plus l'unanimité que celui d'amour? Qui, aujourd'hui, n'est pas amoureux de l'amour? Ce mot magique évoque tant de biens... La reconnaissance mutuelle, l'unité par-delà la séparation, le repos au milieu des combats, le moment où enfin notre existence prend du prix aux yeux de quelqu'un, dans un monde où les relations sont si souvent fonctionnelles ou anonymes. Comment ne pas reconnaître, en même temps, que ce qui est à la source des plus grandes joies est aussi la cause des plus grandes souffrances? Que ce qui promet le bonheur apporte souvent déceptions, malentendus, violences même parfois? On pourrait alors s'attendre, au nom de la philosohie du bonheur, à une certaine ambivalence à son égard. Or il n'en est rien. Dans la culture occidentale régnante, superficiellement du moins, l'amour est l'objet d'une véritable vénération, pour ne pas dire adoration. Comment se fait-il que cette culture, si prompte à débusquer les mythes et à dénoncer les illusions, applique si peu son esprit critique à un état pourtant bien pourvu en ce domaine? Est-ce parce qu'une intuition, communément partagée, reconnaît en l'amour, en son irréductible mystère, un foyer de sens sans équivalent, la réponse au désir le plus profondément inscrit dans le coeur de chacun, au-delà de toute analyse? Ou - hypothèse impie - est-ce parce que ce terme, avec sa nébuleuse d'images et de résonances, est l'un de nos derniers objets de culte, l'ultime refuge du mythe, de la magie ou du religieux dans un monde désenchanté?

 

2. Nébuleuse de significations

Il n'est pas de culture qui, autant que la nôtre, ait valorisé l'amour et la nébuleuse de significations qui gravitent autour de ce terme. Il y eut, bien sûr, au XIXè siècle le romantisme, au XIIè l'amour courtois, dans l'Antiquité la poésie lyrique et, sous tous les cieux, les amoureux. Mais les courants littéraires en question ne concernaient qu'une petite partie de la population; ils n'exprimaient pas (encore) les aspirations de l'ensemble et n'étaient pas relayés, multipliés, standardisés par les médias de masse. Oui, les amoureux ont toujours existé, mais ils n'incarnaient pas un modèle normatif; Eros avait transpercé leurs coeurs des flèches de la passion, mais cette dernière demeurait une folie, un écart, une menace, souvent comptée au nombre des maladies. Sur elle ne reposaient ni le mariage, ni l'échelle des valeurs éthiques, ni même la légitimation des conduites sexuelles. Elle n'était pas considérée comme le fondement principal des liens entre les personnes, et, moins encore, de la famille. L'affectivité était seconde par rapport à l'institution, au devoir et aux liens sociaux. Ce n'était pas d'elle que les sujets attendaient la finalité de leur existence. La vie conjugale, y compris chez les couples heureux (qui existaient !), avait bien d 'autres objectifs que l'amour; le lien y trouvait bien d'autres ancrages : une bonne terre à cultiver, une boutique à "faire tourner", une maisonnée à faire vivre, une lignée à prolonger, la patrie et l'Eglise à servir en leur donnant de nouveaux fils et filles. Les institutions comptant autant, sinon plus, que les sentiments, la subjectivité tenait une moins grande place.

 

3. L'amour peut-il être le seul fondement du couple, le seul support de la durée?

Longtemps le mariage a trouvé sa justification dans des fonctions sociales : légitimer la procréation, donner un statut à la femme, garantir la liberté des jeunes gens vis-à-vis de leurs parents, assurer la reconnaissance sociale de l'union, constituer une unité économique de production. Toutes ces fonctions semblent aujourd'hui facultatives en ce sens que, au moins partiellement, elles peuvent être remplies hors du mariage. Voici donc ce dernier investi de finalités essentiellement et presque exclusivement affectives. Mais l'amour peut-il être le seul fondement du couple et, a fortiori, de la famille? Le seul support de la durée? Peut-il être à la fois énergie, fondement et finalité des liens? Une raison suffisante pour en douter pourrait être le paradoxe suivant : jamais une culture n'a autant valorisé l'amour que la nôtre, et jamais le nombre de solitaires n'a été aussi grand. Alors qu'il n'a jamais autant reposé sur l'amour, le lien conjugal a rarement été aussi précaire. C'est au détriment du lien que le couple est valorisé. L'hypertrophie du subjectif traduit moins un renforcement du pôle sujet qu'un affaiblissement des références objectives.

 

4. Trop d'attentes vis-à-vis de l'amour tue l'amour

Trop d'attentes vis-à-vis de l'amour tue l'amour ou, du moins, accentue sa fragilité, et cela de deux manières : d'une part seront mal acceptées les désillusions consécutives à une telle inflation des demandes; d'autre part, les ressources du sentiment seront bien faibles pour faire face aux inéluctables difficultés, obstacles et conflits qui ne manqueront pas de surgir. [...] L'amour peut-il vaincre les aléas de l'amour?