C.F. RAMUZ
Femme tu te souviens?
On n'avait rien pour commencer, tout était à faire. Et l'on s'y est mis, mais c'est dur. Il faut du courage, de la persévérance. Il faut de l'amour, et l'amour n'est pas ce qu'on croit quand on commence. Ce n’est pas seulement ces baisers qu’on échange, ces petits mots qu’on se glisse à l’oreille, ou bien se tenir serré l’un contre l’autre; le temps de la vie est long, le jour des noces n’est qu’un jour, c’est ensuite, tu te rappelles, c’est seulement ensuite qu’a commencé la vie. Il faut faire, c’est défait. Il faut refaire et c’est défait encore. Les enfants viennent; il faut les nourrir, les habiller, les élever : ça n’en finit plus; il arrive aussi qu’ils soient malades, tu étais debout toute la nuit, je travaillais du matin au soir. Il y a des fois qu’on désespère; et les années se suivent et on n’avance pas, et il semble qu’on revient toujours en arrière.
Tu te souviens, femme, ou quoi? Tous ces soucis, tous ces tracas; seulement tu as été là. On est resté fidèle l’un à l’autre. Et ainsi j’ai pu m’appuyer sur toi, et toi tu t’appuyais sur moi. On a eu la chance d’être ensemble. On a duré, on a tenu le coup!
Le vrai amour n’est pas d’un jour mais de toujours : c’est de s’aider, de se comprendre. Et puis peu à peu on voit que tout s’arrange.
Les enfants sont devenus grands. Ils ont bien tourné. On leur avait donné l’exemple. C’est pourquoi, mets-toi à côté de moi et puis, regarde, car c’est le temps de la récolte! Mets-toi tout contre moi. On ne parlera pas : on n’a plus besoin de rien se dire. On n’a besoin que d’être ensemble encore une fois et de laisser venir la nuit dans le consentement de la tâche accomplie ».
|