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Lucy VINCENT
Comment devient-on amoureux? Odile Jacob, Paris, 2004, pp. 66-70.

Amour maternel et amour romantique :
un seul et même type de lien

Toi seule pour moi seule

Le lien affectif entre deux personnes est une chose concrète construite avec des attaches neuronales, qui font qu'on se sent bien auprès de l'élu, au point même de créer une "dépendance" l'un par rapport à l'autre qui entraîne l'apparition d'un syndrome de manque si l'un des partenaires s'absente ou s'en va pour toujours. Le type de lien qui s'établit alors est essentiel et rare. Il ne concerne d'ailleurs que deux relations dans la vie : celles qui nous attachent à nos parents et celles qui lient les amoureux entre eux (époux et concubins). Dans l'un et l'autre cas, l'attachement qui se crée est une question de vie et de mort : il s'agit de notre propre vie dans le cas du lien qui nous unit à nos parents et de celle de nos enfants, réels ou à venir, dans le cas du lien de couple qui nous relie à notre partenaire. L'enjeu est donc capital, et il est compréhensible que notre cerveau, en parfait gestionnaire, se charge de diriger notre comportement vers celui ou celle dont nous avons besoin.


L'ocytocine : l'hormone qui lie

Dans les deux types d'attachement parental et sexuel, les mécanismes de mise en place sont semblables : ils reposent probablement sur l'ocytocine. On connaît bien les fonctions corporelles de l'ocytocine : elle provoque les contractions de l'utérus au moment de l'accouchement, et l'éjection du lait lors de la tétée. C'est donc l'hormone de la maternité (une hormone ancêtre de l'ocytocine est également responsable de la construction du nid chez les oiseaux). Mais l'ocytocine est libérée non seulement dans le sang pour agir sur les seins et l'utérus, mais aussi dans plusieurs zones du cerveau pour agir sur le comportement et les émotions. La nature fait ainsi d'une pierre deux coups : une seule et même hormone, détournée de ses fonctions corporelles, assure l'attachement de la mère à l'enfant grâce à sa libération massive dans le cerveau au moment de l'accouchement et de l'allaitement.

Or il existe désormais de forts éléments de preuve donnant à penser que cette hormone intervient également, mais plus tard, dans la formation du lien romantique ou sexuel entre adultes. On cite très souvent les campagnols pour attester des bases biologiques de l'attachement au sein du couple, et ces rongeurs sont, de fait, riches en enseignements. Non seulement ces petites bêtes montrent l'importance de l'ocytocine comme hormone du lien et les bases biologiques de l'attachement au sein du couple, mais elles permettent de voir que les deux types de liens essentiels à la survie sont assurés, au moins partiellement, par les mêmes mécanismes : les soins intensifs des enfants vont de pair avec la formation d'un couple uni (la monogamie).

Grâce aux techniques de l'imagerie qui permettent aujourd'hui d'examiner le cerveau de l'homme, des chercheurs italiens sont parvenus à démontrer que le comportement amoureux chez l'être humain reposait sur les mêmes bases neurobiologiques que le comportement d'attachement chez le campagnol. Dans une première expérience, on a mesuré l'activité de plusieurs zones du cerveau chez 17 volontaires tombés récemment amoureux (depuis moins de 6 mois) pendant qu'ils regardaient la photographie de leur amour. Dans une deuxième expérience, on a mesuré l'activité des zones du cerveau de 20 mères pendant qu'elles regardaient la photographie de leur enfant. On a ensuite comparé l'activité cérébrale induite par l'évocation de l'attachement parental et l'activité cérébrale induite par une évocation de l'amour romantique. Naturellement, afin que la comparaison soit valable, ils ont inclus d'autres mesures d'activité pour bien faire ressortir la part spécifique de l'amour (par exemple, la vision de personnes neutres ou de personnes détestées). Les résultats ont montré que certaines zones du cerveau étaient propres à chacun des deux types d'amour (maternel ou romantique), que d'autres perdaient en réceptivité dans les deux cas mais que d'autres, enfin, s'activaient dans les deux cas. Certaines des zones activées dans les deux cas étant déjà répertoriées comme des zones sensibles à l'ocytocine, on en a conclu que, chez l'homme, comme chez le campagnol, c'étaient les zones du cerveau sensibles à l'ocytocine qui étaient activées dans l'amour romantique et dans l'amour parental.

L'idée que l'amour qu'on porte à ses parents ou à ses enfants est du même type que l'amour qu'on porte à son partenaire peut choquer, mais, en analysant, on perçoit beaucoup de ressemblances, notamment la modification de l'état mental, avec la focalisation sur une autre personne qui est présente dans les pensées de manière intrusive et la mise en place de tout un répertoire comportemental pour solliciter l'attention de l'autre. Qu'il s'agisse d'un enfant ou d'un amoureux, on le trouve parfait, on ne voit pas ses défauts, on se conforme à ses besoins et ses désirs, on le caresse, on l'embrasse, on le nourrit, on l'appelle son bébé et on communique généralement avec lui au moyen d'un langage infantilisé.