Xavier LACROIX, Les mirages de l'amour, Questions en débat, Bayard Editions - Centurion - Bovalis, 1997, chapitre III, "L'éloge de l'amitié", pp. 109-112.
L'amitié, un de ces biens qui ne se remplacent pas
"Il y a bien çà et là sur terre, une sorte de prolongement de l'amour dans lequel le désir cupide que deux êtres éprouvent l'un pour l'autre fait place à un nouveau désir, à une nouvelle convoitise, à une soif supérieure commune, celle d'un idéal qui les dépasse tous ceux : mais qui connaît cet amour-là? Qui l'a vécu? Son véritable nom est amitié" (Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, I, 14 (1886), trad. fr. Gallimard, coll. Idées, 1950, p. 57).
L'amitié est souvent traitée comme une forme atténuée de l'amour. Une affection plus faible, moins engageante, moins exigeante, chaste de surcroît, marque d'une indéniable déficience ! Beaucoup moins chantée, romancée, célébrée et, disons-le, médiatisée que l'amour, l'amitié occupe pourtant une grande place dans les histoires personnelles. Que deviendrions-nous sans la joie de ces rencontres lumineuses qui viennent ponctuer le temps de la vie ordinaire, sociale ou familiale? Si toutes nos relations étaient exclusivement soit fonctionnelles, soit amoureuses? Si ne nous était pas donnée toute cette gamme d'affinités intermédiaires entre la simple "sympathie" et la passion ou l'amour conjugal? Car l'amitié supporte des degrés : un collègue de travail ou un voisin peut devenir un ami, tandis qu'une grande amitié peut donner lieu à une proximité comparable à celle de l'amour
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Toute une tradition philosophique, grecque esentiellement, a accordé à l'amitié une valeur supérieure à celle de l'amour. Celui-ci serait plus passif, plus instable, plus violent, plus possessif. Mais il s'agit alors de l'amour-eros. Une autre hypothèse ne pourrait-elle pas être que l'essentiel de l'amitié rejoint l'essentiel de l'amour? Il arrive que les deux termes soient substituables l'un à l'autre. Ainsi, dans son très beau roman Narcisse et Goldmund, Hermann Hesse désigne-t-il à plusieurs reprises comme "amour" l'amitié qui unit ses deux héros.
"Narcisse avait plongé ses regards jusqu'au fond de la vie irrégulière de son ami, et ni son amourni son estime pour lui ne s'étaient trouvés affaiblis" (H. Hesse, Narcisse et Goldmund (1943), Calmann-Lévy, 1948, Livre de poche, p. 366).
Prenons conscience du poids des déterminismes culturels qui porteraient beaucoup, aujourd'hui, à entendre "attrait homosexuel" derrière une telle appellation. Pour éviter une telle réduction, il faut percevoir à quel fonds commun beaucoup plus ample puisent ensemble amour et amitié, ce qui n'empêchera pas, mais permettra plutôt de mettre en lumière leurs différences bien repérables. Cette profonde parenté en même temps que leur appartenance à deux registres distincts constituent le caractère énigmatique des relations entre ces deux affinités.
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