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Xavier LACROIX, Les mirages de l'amour, Questions en débat, Bayard Editions - Centurion - Bovalis, 1997, chapitre III, "L'éloge de l'amitié", pp. 127-130.

L'amitié. Un attachement détaché

"Notre amitié est le nuage blanc préféré du soleil" .
(René Char, La parole en archipel (1962), Pléiade, p. 381)

1. L'amitié vit de liberté

"Une accointance, libre et volontaire" : ainsi Montaigne qualifie-t-il l'amitié.
Le rapprochement, légèrement paradoxal, entre le nom et les adjectifs, dit bien une des vertus essentielles de l'amitié : celle-ci vit de liberté. Elle met en jeu des ressources du sujet qui ont beaucoup moins à voir avec la fatalité que l'amour. Il n'est pas question de "destin des pulsions" en amitié. Ou alors, si l'on veut parler d'idéalisation de l'éros, celle-ci passe par tant de médiations que la conscience et le libre choix y ont largement leur part ! Je puis plus facilement dire "non", et donc plus librement dire "oui", à une amitié qu'à un amour.
A l'égard de l'ami, il en va de même : le respect de la liberté de l'autre est la règle d'or. Comme l'écrit Francesco Alberoni, " en aucun cas il ne viendrait à l'idée d'un ami d'utiliser un filtre d'amitié". *
L'amitié se nourrit de réciprocité et d'égalité : elle serait entravée si n'était pressentie en l'autre la même liberté que j'éprouve en moi.

* F. ALBERONI, Le choc amoureux [1979] , Pocket, 1981, p. 32.

 

2. L'amitié repose rarement sur une promesse.

Dans cette optique, l'amitié vit autrement la fidélité. Tout d'abord, il est à noter qu'elle repose très rarement sur une promesse, alors que, comme nous le verrons, l'amour appelle celle-ci. On imagine mal des amis (hormis dans les amitiés enfantines ou adolescentes) se jurer explicitement fidélité éternelle.
Un des traits caractéristiques de l'amitié est la pudeur. Cela est sans doute lié à sa qualité de vertu morale, car on imaginerait mal une vertu s'exhibant elle-même. La fidélité y est l'exigence implicite qui naît de la confiance et des confidences auxquelles celle-ci a pu donner lieu. Elle est aussi appel à ne pas rompre un bienfait, celui du fil souterrain qui relie les rencontres discontinues.
Un pacte, susceptible même de s'apparenter par tel ou tel trait à un pacte d'alliance, peut sous-tendre certaines amitiés. Mais d'une part cela n'est pas toujours le cas (nombre d'amitiés, quoique authentiques, demeurent empiriques et dépendantes des circonstances), d'autre part le pacte en question restera naturellement implicite.
Plus que l'amour, l'amitié vit dans le présent; elle se nourrit du miracle du retour d'un présent enrichi de passé, tandis que l'amour est avènement d'un avenir nouveau, envisagé en commun.
L'amitié ne parle pas de "toujours"; la promesse contenue dans l'"au-revoir" lui suffit.

 

3. L'amitié se contente de la joie de chaque rencontre

Aussi le temps de l'amitié n'est-il pas celui de l'amour. Ce dernier, bien sûr, doit supporter les séparations, apprendre une certaine aération. Il ne s'agit pas d'être "tout le temps ensemble". Mais, même intégrée, la séparation y sera vécue différemment. Toujours comme en négatif. Et l'autre, même absent, demeure présent; le cours des pensées reconduit irrésistiblement à lui (à elle). L'amitié intègre bien davantage l'absence. Elle se contente de la joie de chaque rencontre. Alberoni définit le temps de l'amitié comme "granulaire", c'est-à-dire comme une série de moments présents. L'exclamation "il y a bien longemps que l'on ne s'est pas vu!" y prend une coloration différente de celle qu'elle prend dans l'amour : entre amis, le propos est joyeux, détendu, gratifiant, alors que chez les amants il signifiera plutôt une plainte, l'expression d'une peine, quand ce n'est pas d'un reproche.

 

4. L'amitié est plus désintéressée que l'amour

Ainsi l'amitié peut-elle apparaître comme plus désintéressée que l'amour. Jean Lacroix va jusqu'à voir dans ce trait sa marque distinctive :
"L'essentiel de l'amitié, c'est le désintéressement, c'est-à-dire l'affirmation de la valeur absolue de l'autre". *
Ce qui compte pour elle, c'est que ce dernier existe, avec ou sans moi. Qu'il poursuive sa voie, qu'il porte du fruit. Il lui suffit de vérifier, de temps à autre, l'accord. Non seulement de le vérifier, mais de le savourer, le célébrer, le temps d'un repas, par exemple, dans la plénitude d'un présent qui n'a pas besoin d'envahir toute la durée.

* Jean LACROIX, "De l'amitié", in Le sens du dialogue, La Baconnière, Neuchâtel, 1944, p. 139.

 

5. C'est plus facile d'être soi-même avec un ami qu'avec un amoureux.

Moins possessive, l'amitié sera plus détendue. Elle connaîtra moins cette inquiétude jalouse qui conduit beaucoup à élaborer, consciemment ou inconsciemment, des stratégies de conquête ou de défence. Aussi sera-t-elle moins que l'amour le lieu de malentendus : "C'est plus facile d'être soi-même avec un ami qu'avec un amoureux, parce qu'il n'y a pas de comédie à jouer", lance Margot, personnage lumineux du beau film d'Eric Rohmer, Conte d'été, confirmant ce propos de Jean Lacroix: "Si l'amour parfois s'accompagne d'un certain mensonge - n'a-t-on pas dit qu'il vivait de mensonges? - l'amitié, elle, n'existe que dans la vérité, ne vit que de sincérité. Le véritable nom de l'amitié est peut-être confession". *
Dans l'amitié, la clarté du visage de l'autre est moins obscurcie par ce que le même philosophe nomme "le feu sombre de la passion". L'autre n'y est pas transfiguré, il est moins idéalisé, ce que d'aucuns pourront regretter, mais ce qui offre aussi la chance d'une relation plus claire, plus réaliste et plus sereine.

Plus éloignée de la passion que l'amour, l'amitié sera aussi plus tempérée, moins violente. On n'y retrouvera pas (ou moins) ces renversements soudains de l'affection en haine, ces contradictions que l'on trouve en amour. Elle connaît moins ce que les psychologues appellent l'ambivalence, en laquelle l'attraction se double de répulsion, la vénération d'exécration. Ce qui fait que malgré l'absence de serments, elle s'avère finalement plus stable que beaucoup d'amours.

* Jean LACROIX, "De l'amitié", in Le sens du dialogue, La Baconnière, Neuchâtel, 1944, p. 144.