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Xavier LACROIX, Les mirages de l'amour, Questions en débat, Bayard Editions - Centurion - Bovalis, 1997, chapitre III, "L'éloge de l'amitié", pp. 120-127.Entre parole et désir"L'amour n'est qu'un désir forcené après ce qui nous fuit.
1. On tombe amoureux, alors qu'on ne "tombe" pas amis.Une première différence entre amour et amitié s'indique dans leur naissance. Celle de l'amour est généralement liée à un commencement bien repérable, un élan puissant, une révélation soudaine. A tel point que l'on peut parler de "choc amoureux". On imaginerait mal parler de "choc amical".
2. L'amitié se contente d'aspects partiels de l'autre; l'amour vise au tout.L'amitié est une forme d'affection dans laquelle l'ordre de la parole, qui ne peut pas ne pas être celui de l'intelligence et de l'esprit, tient lieu de médiation d'une manière déterminante. Sans réduire l'esprit à l'intellect, sans réduire donc, bien sûr, l'amitié à n'être que mentale, disons qu'elle repose sur une communauté de visées existentielles impliquant, pour l'essentiel, des libertés. Des visages. Des sujets historiques, parlant et agissant. Montaigne ne la définti-il pas comme la "convenance des volontés"?
3. L'amitié est sensible au regard; l'amour veut se plonger dans le noir des yeux.La relation au corps en est changée. L'évidence lumineuse de sa présence, qui était surtout et presque exclusivement celle de son visage, cède la place à une opacité, une épaisseur de mystère. Sous l'éclat de la peau est pressentie la profondeur de la chair. Or, un tel pressentiment n'a pas lieu dans l'indifférence : il me "remue", c'est-à-dire qu'il produit à l'intérieur de moi, de mon propre corps, un mouvement, une émotion. Aussi peut-on parler de "trouble" : la clarté du regard s'obscurcit quelque peu, se mêle d'autre chose qui est, précisément le désir. Désir de passer du monde de la lumière à un autre mode de relation plus obscur, plus ténébreux, plus intime. Aux deux modes de tension vers l'un évoqués plus haut correspondent deux relations différentes à l'altérité. Sachant qu'autrui est à la fois autre que moi, mon semblable différent de moi, l'amitié sera expérience de similitude dans l'altérité, tandis que l'amour sera épreuve de la différence en tension vers l'unité. * E. LEVINAS, Totalité et infini, Martinus Nijhoff, 1968, p. 244.
4. Dans l'amitié, la séparation des corps va de soi; elle est même un bienfait.Dans l'amitié, l'autre est autre, en tant qu'individu. Cela est acquis, accepté et ne fait pas question. La séparation des corps va de soi; elle est même un bienfait. Ce qui touche, ce qui suscite l'amitié, ce sont alors des similitudes ou, pour le moins, une harmonie, sur ce fond d'altérité. Une vibration commune à des valeurs communes même si, par ailleurs, histoires, complexions psychiques et caractères sont différents. Les gestes de l'amitiés tel celui de poser la main sur l'épaule, ne prennent leur sens - sens précisément de gestes d'amitié - que sur fond de non-possession (de détachement, de liberté, de consentement à la distance). Cette différence et cette distance, l'amour les éprouve et il saura les intégrer, lui aussi (l'amitié, heureusement, n'a pas le monopole de la chasteté). Mais il les éprouve comme douloureusement ou, pour le moins, en tension vers une unité qui ne serait pas seulement communauté, mais union. L'appartenance mutuelle des esprits et des coeurs, dont nous parlions à l'instant, ne lui suffit pas; il lui faut celle des corps. "Dans l'amour, le corps de l'autre, qui m'est pourtant offert, m'apparaît comme douloureusement hors de ma possession. Je veux alors m'en emparer par un acte qui en marque à la fois la proximité et le caractère insaisissable". Alain Cugno récapitule très bien la différence entre ces deux attitudes : "En résumé, l'amour et l'amitié savent que l'autre aimé est définitivement à la fois donné et hors de portée. L'amour insiste sur le "hors de portée" et donc fait les gestes de la possession. L'amitié s'installe dans le "donné" et donc accomplit les gestes de la dépossession". ** Il est vrai qu'éprouver l'autre à la fois comme hors de porté et très proche exige une certaine finesse, quasi dialectique, de l'affection. Une qualité relationnelle qui relève de l'art, dans laquelle, malgré l'attrait exercé par la personne de l'autre, malgré l'aura de la présence commune, il est accepté, reconnu comme naturel que l'ami(e) ne soit pas tout entier possédé. Dans la différence entre ces deux relations au corps se trouve sans doute l'une des sources principales d'un trait distinctif entre l'amour et l'amitié. Tandis que celle-ci est naturellement plurielle, celui-là tend spontanément à l'unicité. Aussi forte soit une amitié, elle s'accommode très bien d'autres amitiés, dont elle peut même s'enrichir. (Si elle n'y parvient pas, se laissant prendre par la jalousie et se voulant exclusive, cela est le signe qu'alors elle n'est plus tout à fait de l'amitié, mais devient passionnelle, basculant vers l'amour). La raison de cette possible pluralité est que l'amitié n'engage que ma liberté, mon esprit, ma parole. Or, ces dimensions de la personne sont "protéiformes", c'est-à-dire qu'elles peuvent s'incarner diversement. Henri Van Lier dit que l'amitié est "toujours spécialisée". Cela ne signifie pas qu'elle se confonde avec une relation purement pragmatique - chaque amitié sera le lieu d'une rencontre véritable -; cela n'exclut pas le "meilleur ami", celui auquel on pourra confier ce que l'on ne dirait à personne d'autre; mais il est vrai, comme le relève Van Lier, "qu'un même individu peut engager de multiples amitiés interpersonnelles, parce qu'il est assez divers pour prélever en soi plusieurs constellations originales lui permettant d'entretenir avec une pluralité d'être des relations différentes". *** * A. CUGNO, Jean de la Croix, Fayard, 1985, p. 143.
4. Le désir homosexuel relève, dans bien des cas, d'une érotisation de l'amitié.En confirmation de cette double corrélation, il s'avère que, lorsque l'amitié tend à devenir exclusive (connaissant, par exemple, la jalousie), ou lorsqu'elle se laisse envahir par le désir de possession charnelle, ses frontières avec l'amour, généralement, deviennent floues. Ce peut être le cas des amitiés enfantines ou a dolescentes; telle est aussi bien sûr la pente de l'affectivité dite homosexuelle. Il serait infiniment regrettable d'interpréter toute amitié forte et intime comme expression d'une homosexualité. Ce qui a pourtant souvent cours aujourd'hui.
5. L'amitié entre un homme et une femme est, elle aussi, possible.Voeu similaire pour ce qui concerne l'amitié entre hommes et femmes. Que deviendrions-nous si celle-ci était impossible (comme telle)? Certains sont ici dubitatifs. Mais tous ceux qui font l'expérience de telles amitiés peuvent attester leur possibilité. Sur le registre des relations de l'homme et de la femme, eros, s'il n'est jamais totalement absent, n'occupe pas toujours la première place. Entre un homme et une femme aussi la relation peut s'établir essentiellement sur les bases de la parole et de la rencontre interpersonnelle.
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