chemindevie.be
page d'accueil
chemindevie@skynet.be

Nos grands dossiers
Aimer
Amitié
Aimer autrement
Amour et Fécondité
L'avortement? Non
Mourir dans la dignité
Bioéthique
Une sexualité catholique?

Xavier LACROIX, Les mirages de l'amour, Questions en débat, Bayard Editions - Centurion - Bovalis, 1997, chapitre III, "L'éloge de l'amitié", pp. 120-127.

Entre parole et désir

"L'amour n'est qu'un désir forcené après ce qui nous fuit.
C'est un feu téméraire et volage, ondoyant et divers, feu de fièvre,
sujet à accès et remises. [...]
En amitié, c'est une chaleur générale et universelle,
tempérée au demeurant et égale,
une chaleur constante et rassise,
toute douceur et polissure,
qui n'a rien d'âpre ni poignant
".
(MONTAIGNE, Essais, I, XXVIII, Editions Rencontre, p. 205).

 

1. On tombe amoureux, alors qu'on ne "tombe" pas amis.

Une première différence entre amour et amitié s'indique dans leur naissance. Celle de l'amour est généralement liée à un commencement bien repérable, un élan puissant, une révélation soudaine. A tel point que l'on peut parler de "choc amoureux". On imaginerait mal parler de "choc amical".
Si l'amour survient comme une inspiration "divine", l'amitié sourd généralement d'une manière plus modérée, plus continue, s'accommodant mieux de degrés. Elle peut naître insensiblement, s'alimentant dans sa genèse même, nous l'avons vu, à la durée. Tandis que l'amour, selon la belle expression de Jankélévitch, "commence par lui-même", l'amitié peut, à la manière d'une conviction, s'étayer sinon sur des raisons, du moins sur une expérience, des goûts, des plaisirs, des impressions. Tout cela est indice d'un caractère plus radical de l'amour, qui prend (ou "ravit") plus totalement le sujet.
Etre amoureux, nous disent les psychologues, renvoie aux premiers émois de la vie, à l'expérience de la tendresse maternelle, au sentiment de plénitude de l'enfant dans les bras de sa mère.
L'amitié ne remonte pas si haut, ne renvoie pas, semble-t-il, à une expérience aussi primordiale.

 

2. L'amitié se contente d'aspects partiels de l'autre; l'amour vise au tout.

L'amitié est une forme d'affection dans laquelle l'ordre de la parole, qui ne peut pas ne pas être celui de l'intelligence et de l'esprit, tient lieu de médiation d'une manière déterminante. Sans réduire l'esprit à l'intellect, sans réduire donc, bien sûr, l'amitié à n'être que mentale, disons qu'elle repose sur une communauté de visées existentielles impliquant, pour l'essentiel, des libertés. Des visages. Des sujets historiques, parlant et agissant. Montaigne ne la définti-il pas comme la "convenance des volontés"?
Avec l'amour, l'ordre du désir devient prépondérant. La concorde, l'harmonie, l'unité même ne suffisent pas; c'est l'union qu'il lui faut, vers l'union qu'il tend. Partager ne lui suffit plus; c'est posséder l'autre, ou se donner à lui (à elle) qui est attendu. Voici que l'espace qui sépare les corps est appréhendé comme une séparation, une souffrance. Franchir cet abîme, telle est la visée du désir. L'aimé n'est plus seulement un interlocuteur, sujet, acteur; il devient sensiblement corps, et corps de chair.
Tandis que l'amitié se contente d'aspects partiels de l'autre, de manifestations toujours inachevées de sa vérité, l'amour vise au tout.
L'amitié se contente, se réjouit même, de son apparaître; l'amour, lui aspire à goûter sa substance, la palpitation sensible de sa vie.

 

3. L'amitié est sensible au regard; l'amour veut se plonger dans le noir des yeux.

La relation au corps en est changée. L'évidence lumineuse de sa présence, qui était surtout et presque exclusivement celle de son visage, cède la place à une opacité, une épaisseur de mystère. Sous l'éclat de la peau est pressentie la profondeur de la chair. Or, un tel pressentiment n'a pas lieu dans l'indifférence : il me "remue", c'est-à-dire qu'il produit à l'intérieur de moi, de mon propre corps, un mouvement, une émotion. Aussi peut-on parler de "trouble" : la clarté du regard s'obscurcit quelque peu, se mêle d'autre chose qui est, précisément le désir. Désir de passer du monde de la lumière à un autre mode de relation plus obscur, plus ténébreux, plus intime.
L'amitié est sensible à l'éclat du regard; l'amour voudrait plonger dans le noir des yeux, comme sur le seuil d'un abîme.
En ce sens Emmanuel Lévinas peut-il affirmer : "L'amitié tend vers autrui; l'amour cherche la volupté et la fécondité".*

Aux deux modes de tension vers l'un évoqués plus haut correspondent deux relations différentes à l'altérité. Sachant qu'autrui est à la fois autre que moi, mon semblable différent de moi, l'amitié sera expérience de similitude dans l'altérité, tandis que l'amour sera épreuve de la différence en tension vers l'unité.

* E. LEVINAS, Totalité et infini, Martinus Nijhoff, 1968, p. 244.

 

4. Dans l'amitié, la séparation des corps va de soi; elle est même un bienfait.

Dans l'amitié, l'autre est autre, en tant qu'individu. Cela est acquis, accepté et ne fait pas question. La séparation des corps va de soi; elle est même un bienfait. Ce qui touche, ce qui suscite l'amitié, ce sont alors des similitudes ou, pour le moins, une harmonie, sur ce fond d'altérité. Une vibration commune à des valeurs communes même si, par ailleurs, histoires, complexions psychiques et caractères sont différents. Les gestes de l'amitiés tel celui de poser la main sur l'épaule, ne prennent leur sens - sens précisément de gestes d'amitié - que sur fond de non-possession (de détachement, de liberté, de consentement à la distance).
Toutefois, sous un autre angle, n'était-ce la distance des corps ou, plutôt, parce qu'ils ont accepté et assumé celle-ci, les amis, d'une certaine manière, s'appartiennent l'un à l'autre. Chacun peut dire de l'aute : "mon ami". Ces deux libertés n'ont pas seulement entre elles des rapports d'extériorité. Une histoire commune est née, une solidarité, une fiabilité. Chacun peut "compter sur" l'autre. par la confiance, par les aveux et les confidences, ils ont donné, livré beaucoup d'eux-mêmes à l'autre. Ce moment présent, la marche commune, l'horizon de celle-ci leur sont communs. C'est pourquoi Alain Cugno peut noter avec beaucoup de finesse : Dans l'amitié, le désir ne cherche pas à posséder ce qu'il ne possède pas, comme s'il le possédait déjà, et parce qu'en un sens il le possède déjà. Dans l'amitié, le corps de l'autre m'appartient déjà pour autant qu'il est en lui d'être à moi. Il y a bien là une mise en oeuvre de la sexualité, mais très spécifique et qui se nomme tout simplement la chasteté". *

Cette différence et cette distance, l'amour les éprouve et il saura les intégrer, lui aussi (l'amitié, heureusement, n'a pas le monopole de la chasteté). Mais il les éprouve comme douloureusement ou, pour le moins, en tension vers une unité qui ne serait pas seulement communauté, mais union. L'appartenance mutuelle des esprits et des coeurs, dont nous parlions à l'instant, ne lui suffit pas; il lui faut celle des corps. "Dans l'amour, le corps de l'autre, qui m'est pourtant offert, m'apparaît comme douloureusement hors de ma possession. Je veux alors m'en emparer par un acte qui en marque à la fois la proximité et le caractère insaisissable".
Même si le terme "possession" n'est pas très plaisant, c'est bien vers quelque chose qui s'en approche que tend l'amour. Une possession qui, si le climat est de tendresse et de respect mutuel, résulte moins de la conquête de l'un par l'autre que du don l'un à l'autre. Une appartenance mutuelle qui est moins "prise de possession" qu'accueil et don, ou encore accueil réciproque du don de l'autre.

Alain Cugno récapitule très bien la différence entre ces deux attitudes : "En résumé, l'amour et l'amitié savent que l'autre aimé est définitivement à la fois donné et hors de portée. L'amour insiste sur le "hors de portée" et donc fait les gestes de la possession. L'amitié s'installe dans le "donné" et donc accomplit les gestes de la dépossession". **

Il est vrai qu'éprouver l'autre à la fois comme hors de porté et très proche exige une certaine finesse, quasi dialectique, de l'affection. Une qualité relationnelle qui relève de l'art, dans laquelle, malgré l'attrait exercé par la personne de l'autre, malgré l'aura de la présence commune, il est accepté, reconnu comme naturel que l'ami(e) ne soit pas tout entier possédé.
Un renoncement qui fait la valeur de l'amité, tandis que l'amour, même si la réalité de l'autre et la vérité de la relation le conduisent finalement à un acte analogue, contine, de lui-même, à tendre vers l'un et le tout.

Dans la différence entre ces deux relations au corps se trouve sans doute l'une des sources principales d'un trait distinctif entre l'amour et l'amitié. Tandis que celle-ci est naturellement plurielle, celui-là tend spontanément à l'unicité. Aussi forte soit une amitié, elle s'accommode très bien d'autres amitiés, dont elle peut même s'enrichir. (Si elle n'y parvient pas, se laissant prendre par la jalousie et se voulant exclusive, cela est le signe qu'alors elle n'est plus tout à fait de l'amitié, mais devient passionnelle, basculant vers l'amour). La raison de cette possible pluralité est que l'amitié n'engage que ma liberté, mon esprit, ma parole. Or, ces dimensions de la personne sont "protéiformes", c'est-à-dire qu'elles peuvent s'incarner diversement. Henri Van Lier dit que l'amitié est "toujours spécialisée". Cela ne signifie pas qu'elle se confonde avec une relation purement pragmatique - chaque amitié sera le lieu d'une rencontre véritable -; cela n'exclut pas le "meilleur ami", celui auquel on pourra confier ce que l'on ne dirait à personne d'autre; mais il est vrai, comme le relève Van Lier, "qu'un même individu peut engager de multiples amitiés interpersonnelles, parce qu'il est assez divers pour prélever en soi plusieurs constellations originales lui permettant d'entretenir avec une pluralité d'être des relations différentes". ***

* A. CUGNO, Jean de la Croix, Fayard, 1985, p. 143.
** Ibid.
*** H. VAN LIER, L'intention sexuelle, Casterman, 1968, p. 157.

 

4. Le désir homosexuel relève, dans bien des cas, d'une érotisation de l'amitié.

En confirmation de cette double corrélation, il s'avère que, lorsque l'amitié tend à devenir exclusive (connaissant, par exemple, la jalousie), ou lorsqu'elle se laisse envahir par le désir de possession charnelle, ses frontières avec l'amour, généralement, deviennent floues. Ce peut être le cas des amitiés enfantines ou a dolescentes; telle est aussi bien sûr la pente de l'affectivité dite homosexuelle.
Mais l'analyse de l'amitié ne doit pas partir de ces situations limites. Qui veut percevoir l'essentiel tant de l'amitié que de l'amour doit d'abord commencer par les situations - et elles sont assez nombreuses - où l'amitié est clairement amitié, et l'amour clairement amour.
En second lieu, il serait pour le moins prématuré (ou, parfois, anachronique) de projeter sur toute forme d'amitié teintée de quelque coloration amoureuse la notion moderne d'homosexualité. Il est vrai que le désir homosexuel relève, dans un certain nombre de cas, de ce que l'on peut appeler une érotisation de l'amitié; mais cela ne veut pas dire qu'à l'inverse tout désir, éventuellement passager de ce type, révèle une structure homosexuelle définitive ou exclusive. Le terme "homosexuel" lui-même, d'apparition récente (fin XIXè), réunit toute en un tout des réalités très composites : attirances, désirs, gestes, conduites, afrections... En psychologie, il désitne une structure désirante spécifique que la psychanalyse, depuis Freud, interprète comme la marque d'une immaturité affective. Toute érotisation de l'amitié ne relève pas de cela. Elle peut être liée aux circonstances, au contexte culturel ou à un moment de l'histoire personnelle. [...]

Il serait infiniment regrettable d'interpréter toute amitié forte et intime comme expression d'une homosexualité. Ce qui a pourtant souvent cours aujourd'hui.
Qui n'a pas entendu le soupçon d'homosexualité peser sur telle paire d'amis qui osent afficher une relation privilégiée surtout si, ô combre de témérité, ils en viennent à habiter ensemble. Mesurons combien ce point de vue, qui peut être défini comme une érotisation du regard, est une gêne pour les sujets en question. Combien aussi il est culturel : toute notre culture porte à une telle érositation. Quelle libération si des gestes d'affection fraternelle pouvaient être posés sans que ne se profile le spectre d'une catégorie enfermante !

 

5. L'amitié entre un homme et une femme est, elle aussi, possible.

Voeu similaire pour ce qui concerne l'amitié entre hommes et femmes. Que deviendrions-nous si celle-ci était impossible (comme telle)? Certains sont ici dubitatifs. Mais tous ceux qui font l'expérience de telles amitiés peuvent attester leur possibilité. Sur le registre des relations de l'homme et de la femme, eros, s'il n'est jamais totalement absent, n'occupe pas toujours la première place. Entre un homme et une femme aussi la relation peut s'établir essentiellement sur les bases de la parole et de la rencontre interpersonnelle.
Il est vrai que certaines circonstances peuvent rendre plus précaire cette possibilité, tandis que d'autres la renforcent. Au rang de celles qui l'hypothèquent : le jeune âge, l'isolement, la fragilité psychologique; au rang de celles qui la renforcent : la maturité affective, l'intégration dans un réseau d'amitiés plus larges, l'appartenance de l'un ou des deux amis à un couple stable, des nourritures culturelles et spirituelles.