Xavier LACROIX, Les mirages de l'amour, Questions en débat, Bayard Editions - Centurion - Bovalis, 1997, chapitre III, "L'éloge de l'amitié", pp. 112-120.
L'amitié est d'abord un expérience de rencontre
Un des points communs entre l'amour et l'amitié est de se distinguer ensemble des relations dans lesquelles prime l'extériorité, telles la camaraderie ou le compagnonnage. Ces dernières se nouent généralement dans l'action : jeu, combat ou entreprise commune, par exemple. L'enfant, le militant, le travailleur ont des camarades.
Pour accéder à l'amitié, il faut vibrer sur une autre longueur d'onde, être ouvert à une autre dimension, celle de l'intériorité. C'est pourquoi le grand moment de la découverte de l'amitié est, très souvent, l'adolescence, qui est précisément l'âge de la révélation de cette dernière.
1. Une rencontre au sens fort du terme
L'amitié est d'abord une expérience de rencontre au sens fort du terme, c'est-à-dire de présence l'une à l'autre et de reconnaissance entre deux singularités, deux unicités. Ce qui se traduit par quelques marques sensibles : joie de se retrouver, plaisir d'être ensemble, facilité à communiquer. Plaisir de la présence comme telle : si nous "sommes bien ensemble", ce n'est pas seulement, pas exactement pour l'intérêt de la conversation ou de l'action. Un accord de fond se dit à travers quelques indices, par éclairs : croisement des regards, éclairement des visages, détente, entrain, gestes de cordialité. Plus essentiellement encore que de plaisir, l'amitié est expérience de joie, c'est-à-dire du sentiment d'un accroissement de la vie ou, selon les termes de Spinoza, du passage à une plus grande perfection. En effet, l'expérience du prix de l'autre y est aussi, et dans le même temps, expérience de son propre prix à soi. Devant l'ami, avec lui, je me découvre moi-même plus riche que je ne le croyais. Plus vivant, plus fort, reconnu moi-même dans ma singularité. L'ami, écrit Francesco Alberoni, "me rend justice" sans se faire mon juge.
D'où le côté reposant, apaisant, de l'amitié. Point n'y est besoin de faire ses preuves, de s'affirmer, de se poser.
2. L'expérience d'un accord
L'amitié est expérience d'un accord, d'une concorde, d'une paix plus que d'une ressemblance.
Ce n'est pas la rencontre de l'alter ego qui caractérise le mieux l'amitié. La ressemblance comme telle, en effet, peut aussi bien être répulsive qu'attractive. Critiquant la définition de l'amitié par celle-ci, Platon, dans le Lysis, note qu'elle peut aussi bien engendrer la guerre des doubles...
Si donc l'amitié est proche de la fraternité, si elle est comme une fraternité d'élection, c'est moins sur la base de ressemblances ou de différences que sur celle de la reconnaissance et de la "mise en commun" (koinônia) [...]. Celles-là, bien sûr, pourront favoriser celles-ci; elles en seront le terrain plus ou moins favorable. Prédispose à l'amitié un subtil dosage, extrêmement variable d'une personne à l'autre, de ressemblance et de dissemblance.
Mais la prédisposition n'est pas la réalisation. Une amitié ne saurait grandir sur les seules bases de narcissisme ou de recherche complémentaire. Elle naît d'un événement et se tisse au cours d'une histoire. Par des actes, par des paroles. C'est dans la parole que naît l'amitié, dans le dialogue qu'elle habite d'abord.
3 Heureuse alternance de silence et de parole.
Mais les mots ne sont pas tout. Un des charmes de l'amitié vient d'un heureux alliage, d'une heureuse alternance de silence et de parole. Si la parole y est essentielle, elle n'y est pas indispensable. C'est même là l'indice qu'une relation est réellement devenue amicale, qu'elle supporte le silence. "Heureux, écrit Péguy, deux amis qui s'aiment assez pour (savoir) se taire ensemble." Mais il s'agit alors d'un silence plein, dont le prix vient des paroles antérieures... et à venir : "Nous nous taisions. Heureux ceux, heureux deux amis qui s'aiment assez, qui veulent assez se plaire, qui se connaissent assez, qui s'entendent assez, qui sont assez parents, qui pensent et sentent assez de même, assez ensemble en dedans chacun séparément, assez les mêmes chacun côte à côte, qui éprouvent, qui goûtent le plaisir de se taire ensemble, de se taire côte à côte, de marcher longtemps, longtemps, d'aller, de marcher silencieusement le long des silencieuses routes". *
* C. PEGUY, Victor-Marie, comte Hugo (1910), Pléiade, p. 664.
4. Alternance de communauté et de liberté
Il y aurait de belles pages à écrire sur la marche et l'amitié. Combien d'amitiés ne se sont-elles pas nourries de ces longues heures - ou journées - de promenade, de randonnées, de ces "balades" où l'on est côte à côte, distincts mais proches, portés par le mouvement et le rythme accordé des pas qui unissent autant que les paroles. Où l'on réussit cette mervelle de marcher chacun à son pas tout en allant au même rythme. Ce n'est pas le face-à-face. Le regard se porte vers un horizon qui est à la fois commun et librement parcouru par chacun. La cadence des pas relaie le libre échange des paroles qui, selon les moments, seront abondantes ou laconiques, pour offrir une méditation entre ces deux sujets à la fois séparés et reliés, éprouvant chacun à sa manière l'effort à fournir comme le plaisir de respirer, tantôt rassemblés sur ceux-ci, tantôt ouverts à l'espace du monde. L'amitié s'accorde très bien avec cette alternance de communauté et de liberté, d'attention à l'autre et de méditation personnelle, épousant les mouvements du paysage qui, à chaque instant, au gré des détours du chemin et des courbes du terrain, ménagent surprises, apparitions et disparitions.
5. L'amitié est impensable sans une reconnaissance du meilleur de l'un par l'autre.
Ainsi va l'amitié. Elle est comme une marche commune, qui suppose distance, paysages et découvertes. Comme une conversation avec ses pauses, ses reprises, son "fil", ses raccourcis. Unis, les amis le sont au-delà d'eux-mêmes. La concorde amicale suppose ou plutôt exige l'ouverture à une réalité plus grande. Elle est inséparable d'une quête, d'un appel, d'une commune aspiration. Cet appel sera, au minimum, l'appel de la vie, du monde à explorer : ce sera l'aspect créatif et aventureux des amitiés enfantines. Mais, plus profondément, surtout lorsqu'elle devient adolescente ou adulte, l'amitié est corrélative de la tension vers un bien, une vérité, une valeur. "Je ne puis aimer autrui qu'au-delà de lui-même", écrit Jean Lacroix. L'amitié est impensable sans une reconnaissance du meilleur de l'un par l'autre, celui-ci étant en tension vers un horizon, une vérité, un bien. "Etre amis, c'est toujours connaître ensemble", ou, selon Jean Lacroix encore, "être amis, c'est chercher ensemble le vrai, et le chercher l'un dans l'autre" *. (Si l'amitié est plus qu'harmonie affective, si elle est communauté, cela suppose que l'on ait quelque chose à mettre en commun; mieux quelque chose, une vie qui soit vie de l'esprit, une autre amitié (philia), celle qui porte vers la sagesse. [...]
* J. LACROIX, "De l'amitié", in Le sens du dialogue, La Baconnière, Neuchâtel, 1944, p. 139.
6. L'amitié est la fidélité même... dans une temporalité discontinue
Tout cela, telle une longue marche, ne pourra avoir lieu qu'à travers le temps.
Parmi les "vertus" communes à l'amour et à l'amitié, se trouve la fidélité. Peut-être même est-il possible d'affirmer que cette dernière est plus essentielle encore à la seconde qu'au premier, en ce sens qu'elle la constitue, qu'elle en est comme la substance.
"L'amitié est la fidélité même", affirme Jankélévitch.* Cela peut se comprendre, bien sûr, sur la base de la durée nécessaire à la construction de tout lien véritable entre des sujets, ou encore comme exigence morale de loyauté, solidarité, fiabilité à l'égard de celui qui a été conduit à "compter sur nous". Exigence commune avec l'amour, donc. Mais, pour ce qui relève de l'amitié, la relation à la durée se traduit pratiquement d'une façon bien spécifique.
L'amitié commence, nous l'avons vu, par l'expérience d'une rencontre. Mais celle-ci ne deviendra amitié que si elle est confirmée par une seconde, une troisième, puis par toute une série de rencontres. Si, dès la seconde ou par la suite, survient la déception ou le vide, l'élan de la première n'aura d'autre statut que celui de tous les élans de sympathie que nous pouvons connaître dans notre vie. L'amitié ne naît pas d'une rencontre unique, mais d'une histoire de rencontres qui se confirment, s'enrichissnet et donnent naissance à une temporalité spécifique, celle d'un présent toujours renaissant. "Il faut tant de rencontres à la bâtir", s'étonnait Montaigne dans le chapitre fameux des Essais.**
Ces rencontres sont généralement discontinues, plus ou moins espacées dans le temps, mais elles ont comme caractéristique principale ceci : aussi longue qu'ait été l'interruption, il s'avère qu'elles ne sont jamais banales. La conversation reprend comme si nous nous étions quittés la veille. Elle est pourtant différente, car nous avons changé, mais le sentiment de continuité l'emporte sur la réalité de la discontinuité.
C'est à la fois un indice de l'amitié - et ce qui, à chaque fois, la relance - que cette expérience toujours réjouissante que, malgré le temps, le "fil" s'est maintenu. Des mois, voire des années ont passé, chacun a changé, les histoires peuvent être très dissemblables, mais nous sommes bien "sur la même longueur d'onde".
Cette expérience parle d'elle-même, elle signifie le lien en même temps qu'elle lui confère sa réalité. Que, malgré l'éloignement et la distance entre deux existences, la rencontre demeure aussi vive, ne nions pas que cela indique le lien, mais plutôt que là est le lien. Dans une proximité plus réelle que la distance, dans une présence plus forte que l'absence. Si chaque rencontre est alimentée des précédentes, chacune aussi vient confirmer celles-ci. le passé donne profondeur au présent et le présent sauve le passé. Ainsi l'amitié est-elle victoire sur le temps. Le terme de "victoire" ne convient d'ailleurs pas ici, car il ne s'agit pas de vaincre le temps qui, alors, n'est pas un ennemi mais un allié.
Tel est le secret commun à l'amour et à l'amitié : faire du temps non un ennemi, mais un allié.
* V. JANKELEVITCH, Les vertus et l'amour, II (1970), Flammarion, 1986, p. 152.
** MONTAIGNE, Essais, livre I, chapitre XXVIII.
7. L'amitié reçoit les changements comme une chance
Tout cela n'exclut pas la nouveauté, bien au contraire. Il ne s'agit pas de répétition. Chaque rencontre est différente de la précédente; chacune ménage aussi des surprises. On ne sait jamais à l'avance ce que sera la suivante, et c'est un des charmes de son attente. Si la conversation se poursuit, c'est qu'elle est capable de se renouveler, de connaître des mutations, d'accepter les changements. Les deux amis peuvent ne pas évoluer dans la même direction. L'un peut changer de croyances religieuses ou politiques; tel Goldmund dans le roman de Hermann Hesse, il peut poursuivre une voie plus ou moins chaotique, à l'opposé de celle de son ami. Celui-ci recevra ces changements comme une chance, comme une irruption de la différence dans sa vie. L'ami n'est pas seulement celui qui m'enrichit, il peut être aussi celui que m'interroge, me critique, me rend pauvre. Il pourra être celui qui vient prédiodiquement me rappeler que mon intinéraire n'est pas le seul possible et que, sur la base même de ce qui nous unit, d'autres choix spritiuels, intellectuels ou existentiels sont possibles. Le croyant fervent pourra être travaillé par la pensée de son ami devenu agnostique. Le "bon père - bon époux" pourra rester très proche d'un ami à la vie affective aventureuse ou le moine érudit devenu abbé conserver un tendre attachement pour son ami artiste devenu chemineau errant.
" Goldmund ne l'avait pas seulement rendu plus riche. Par lui, il était aussi devenu plus pauvre, plus pauvre et plus faible [...] Le monde dans lequel il vivait et où il se sentait chez lui, son monde, sa vie monacale, son ministère, sa science, la belle architecture de ses pensées, avaient été souvent violemment ébranlées et mis en question par l'artiste. [...] Mais l'homme avait-il été vraiment créé pour mener une existence réglée dont la cloche et la prière scandaient les heures et les
occupations? ". *
Une amitié qui chercherait la répétition, voulant à tout prix maintenir l'harmonie passée, sur les bases de celle-ci, serait vouée à l'ennui et, finalement, à la fossilisation. Elle ne serait qu'une fixation sur le même, marquée par une fascination à l'égard du passé, un regret de ce qui n'est plus. La nostalgie est certainement un des écueils caractéristiques de l'amitié. C'est le miracle des amitiés heureuses que de marier une fondamentale, intrinsèque permanence dans la fidélité et une disponibilité à la nouveauté, un consentement à la différence, une capacité de création, de solidité et liberté conjointement. Liberté d'autant plus grande qu'on sait le lien solide.
* H. HESSE, Narcisse et Goldmund (1943), Calmann-Lévy, 1948, Livre de poche, p. 364.
8. L'amitié se reçoit comme un don
Mais une telle amitié ne se recherche pas pour elle-même, elle se reçoit comme un don, un cadeau gratuit. Il est vrai qu'elle doit, pour une part, se vouloir, à l'instar de l'amour, comme une oeuvre qui se construit par des gestes, des actes, des paroles qui maintiennent le lien vivant. Mais cette volonté ne porte que sur les médiations, et non sur la fin elle-même, comme si l'amitié pouvait être le temre d'un "projet", une image à réaliser ou encore un objet d'art. Pour que l'amitié demeure vivante, il faut qu'elle soit fondamentalement réceptive, ouverte à l'inconnu, ou encore à l'a-venir, c'est-à-dire à l'altérité de l'autre.
9. L'amour aurait beaucoup à apprendre de l'amitié
L'amour, on le voit, aurait beaucoup à apprendre de l'amitié. Plus précisément, si nous considérons d'autres formes d'amour que celle de l'amitié - je pense particulièrement ici à l'amour conjugal et fraternel -, il apparaît que celles-ci auraient beaucoup à gagner d'une intégration des ressources de l'amitié. Sait-on que pendant très longtemps, au Moyen-Age et encore à l'Age classique, moralistes, philosophes et théologiens parlaient d'amitié conjugale? Les ressources de l'amitié viendront relayer celles de la passion ou du désir, dont nous ne dirons pas qu'ils sont voués à diminuer, mais plutôt à connaître des aléas, des pannes, des flux et reflux. L'amitié est plus constante, elle rêve moins de fusion, elle se conçoit davantage comme une oeuvre. Comme un art : art de renouveler la conversation, de puiser à d'autres ressources qu'affectives, d'avancer toujours dans la koinônia. André Comte-Sponvielle dit se souvenir avec émotion d'une femme disant de son conjoint : "C'est mon meilleur ami".
Toutefois, reconnaître ce fonds commun ne conduira pas jusqu'à affirmer la coïncidence.
De l'amitié à l'amour, on change de registre, un pas est franchi. Restera à voir si ce pas est toujours un pas en avant.
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