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Science et Vie Hors-série n°234, mars 2006, p. 31.

Assistance médicale à la procréation.
Jusqu'où acceptera-t-on d'aller ?

Il faut distinguer deux aspects de cette question : l'aspect technique - ce qu'il est possible de faire - et l'aspect éthique - ce que l'on souhaite faire. Si l'importance du premier ne peut être mise en question, la force du second ne doit pas être négligée.

"La question d'éthique fondamentale, d'o'ù découlent toutes les questions éthiques particulières, résulte moins des artifices qu'introduit la médecine de la reproduction que du principe même d'interventions humaines, volontaires et délibérées, pour provoquer la fécondation, gérer les embruons humains, décider de leur sort et notamment en faire des objets de recherche fondamentale ou appliquée, dont le champ actuel et futur pe ut apparaître illimité" (CCNE) (1). S'agissant de l'assistance médicale à la procréation (AMP ou PMA), le Code de la santé publique le définit en 1994 comme l'ensemble "des pratiques cliniques et biologiques permettant la conception in vitro, le transfert d'embryons et l'insémination artificielle, ainsi que toute technique d'effet équivalent permettant la procréation en dehors du processus naturel" (article L152-1). Un ensemble laissé ouvert à dessin. La volonté humaine d'agir sur sa fertilité, sur sa descendance même, ne date pas de ces procédés récents et les questionnements qui en découlent étaient débattus bien avant les lois de bioéthique et les premiers avis du CCNE. De fait, l'avancée de ces technologies, loin des anciennes décoctions de mandragore et autres herbes médicinales, imposent de penser toujours plus loin puisque, "par définition, la recherche scientifique ne s'assigne pas de bornes et son but est de toujours reculer celles qu'elle rencontre". Ce que certains laissent de côté, voire dénigrent, d'autres travaillent à le réaliser.(2) Ce qui est interdit aujourd'hui en France ne l'est pas forcément ailleurs (3), ne le sera plus forcément demain.

De plus en plus, on entend les chercheurs s'interroger sur les travaux, leurs impacts, les limites à poser. Ainsi, Jacques Testart, qui contribua à la naissance du premier bébé-éprouvette français, plaide pour une "éthique de la non-recherche" et une "logique de la non-découverte" (LOeuf transparent, Flammarion, 1986); il veut une science "utile à la société". René Frydman, qui travailla à ses côtés et est aujourd'hui chef du service de gyunécologie-obstétrique à l'hôpital Antoine Béclère, considère qu'un des rôles du médecin est "de dire que tout n'est pas possible" à ses patients. On le remaqque, ce sont des prises de position personnelles, donc subjectives. Il faut aussi rappeler l'importance de la pression sociale. "A partir du moment où l'on est entré dans le processus d'une médecine du désir et précisément du désir d'enfant, l'exigence de normes extérieures aux acteurs (patients, médecins, chercheurs) s'impose en raison même du caractère illimité du désir et du pouvoir dont la conjoncture tend à éliminer tout jugement critique et conduit à des engrenages d'expansion qui amènent l'opinion publique à se demander "mais jusqu'où ira-t-on"? (...) Or le désir en lui-même est églament infini et, à l'inverse de la démarche morale qui fait dépendre l'acte posé d'une appréciation préalable de son bien-fondé, la logique du désir fait dépendre le droit d'agir du fait d'en avoir le pouvoir". Ce "désir d'enfant", si fort que l'on entend parfois parler "d'acharnement procéréatif", pourrait conduire à accepter des pratiques invenvisageables aujourd'hui, jugées répréhensibles ou discriminatoirs. Ainsi pour le diagnostic préimplantatoire, il n'existe pas actuellement de "liste" telle celle du questionnaire fictif ouvrant cet article et ne sont recherchées que des maladies incurables graves (myopathies ou mucoviscidoses par exemple) chez des couples à risque; mais quelle est "la" limite? A partir de quand le bien-être des parents empiète-t-il sur le bien de leurs enfants?

D'autres techniques ne sont pour l'instant présentées que sous un angle thérapuetique. Ainsi, les laboratoires ayant entamé des recherches sur un utérus artificiel ont avancé comme argument principal leur désir de lutter contre la grande prématurité. Il est vrai que pour ces enfants nés trop tôt, les complications peuvent être dramatiques voire fatales et, sans doute, ces travaux pourraient-ils offrir un jour une alternative. Peut-on vraiment croire que les applications s'arrêteraient là? Ici, "les enjeux (...) doivent être rapprochés non pas de ceux de la PMA, mais de ceux de la pilule contraceptive, de la libéralisation de l'avortment. Ce n'est pas un "droit à l'enfant", plus ou moins contestahble, qui sera invoqué mais le droit des femmes à disposer de leur corps", selon Henri Atlan, qui se demande quels arguments on pourra opposer à ces revendications lorsqu'elles s'exprimeront.

Quant au clonage, enfin, dont on distingue la portée soit thérapeutique soit reproductive, il fascine. Le clonage reproductif terrifie, lui, tant que la plupart des argumentaires développés pour l'interdire se basent sur des fantasmes plutôt que sur des faits (4), alors "qu'en l'état actuel de la technique sur l'animal et compte tenu du très faible taux de succès, des succès eux-mêmes relatifs et incertains, il serait criminel d'expérimenter sur l'homme, en l'occurrence sur la femme, du point de vue des règles habituelles qui encadrent toutes espérimentation humaine à visée thérapeutique ou de recherche" (H. Atlan).

De telles questions, passionnées et soumises à de fortes pressions, demanderaient à être traitées avec calme, sinon avec recul. le récent scandale des résultats falsifiés du progesseur Hwang Woo-Suk quant au clonage de cellules souches embryonnaires humaines devrait rappeler encore la nécessité de se poser certaines limites. "On ne peut pas réussir quelque chose à moins d'être obsédé par le cuccès. nous l'avons été au point de nous aveugler", concluait l'idole coréenne déchue dans une interview le 12 janvier 2006.

 

1. CCNE ou Comité consultatif national d'éhtique. Les citations, sauf mention contraire, sont extraites de l'avis numéro 8, relatif aux recherches et utilisation d'embryons humains in vitro à des fins médicales et scientifiques, daté du 15 décembre 1986;

2. Des spécialistes de la PMA déclaraient, 3 ans avant Dolly, que "la SF ne peut pas être le sujet de débats éthiques sérieux, lesquels doivent respecter les lois du plausible". Le plausible évolue vite aujourd'hui dans certains domaines de recherche, dont le clonage.

3. C'est le cas du clonage à des fins de recherche, autorisé dans certains Etats d'Amérique, au Royaume-Uni, en Suède, en Israël ou encore en Chine.

4. Voir à ce propos l'ouvrage de Ph. Descamps. Un crime contre l'espèce humains? Enfants donnés, enfants damnés, éd. Les Empêcheurs de penser en rond/Le Seuil, 2004.