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Renée TOUSSAINT
Chemin de Vie, n°33, janvier, février, mars 2003.

L’éléphant, l’homme et la voiture

La scène était émouvante : avec beaucoup de tendresse, on l’installa le plus confortablement possible sur sa couche, on le couvrit d’une couverture en lui caressant la tête au passage.
Il s’éteignit dans la nuit, nous dit-on. Sans doute sous le regard affectueux, attentif et triste de ceux qui l’aimaient.
On avait tout fait pour l’aider à vivre, mais la maladie fut la plus forte.
On voulait l’aider à vivre, on l’aida jusqu’au bout. On avait essayé de le sauver, on ne pouvait plus que l’accompagner jusqu’à sa mort naturelle en s’efforçant de rendre ce dernier instant le moins douloureux, le plus paisible, le plus doux possible.
Quelle belle mort…pour ce petit éléphant !
Car la scène dont je vous parle, c’est dans le Jardin Extraordinaire que je l’ai vue.

En voyant ces images, je me suis dit que cet éléphant avait bien de la chance. Qu’il avait plus de chance que bien des hommes.
Car cette scène nous révèle que mourir « dans la dignité », pour un éléphant, c’est mourir à son heure, à l’heure naturelle de sa mort, entouré de tout le confort possible et accompagné de ceux qui l’aiment. Alors que, pour un homme, mourir « dans la dignité » semble s’énoncer aujourd’hui en termes d’euthanasie.
Quand il s’agit d’un éléphant mourant, les hommes s’ingénient à trouver les moyens de calmer la peur et de soulager la douleur, jusqu’au bout.
Quand il s’agit d’un homme, c’est en supprimant sa vie qu’on supprime sa souffrance.
De l’amour pour l’éléphant. Une mise à mort pour l’homme.
Je voudrais être un éléphant.

Je n’ai plus envie d’être un homme. C’est bien trop dangereux.
Non seulement parce qu’à la différence de l’éléphant, l’homme risque d’être privé de l’heure de sa mort, mais parce qu’il risque aussi, et de plus en plus, d’être privé de l’heure de sa venue au monde.
Tout comme le dernier instant de ma vie, mon tout premier semble en effet dépendre d’apprentis-sorciers qui très sérieusement, très scientifiquement, s’acharnent à ‘créer’ des petits hommes dans leurs laboratoires.
S’il est réellement dangereux pour moi de venir au monde par conception in vitro, c’est parce qu’une telle conception s’accompagne toujours de la destruction des embryons dont on n’a plus besoin. Qu’ils soient congelés ou implantés dans un utérus, les embryons surnuméraires seront en effet détruits dès qu’ils n’auront plus aucune utilité. D’où l’angoissante question : qui me dira, qui me garantira que c’est bien moi, mon embryon, qui échappera à la destruction ? Et comment, si c’est moi qui survis, supporterai-je l’idée de devoir ma vie à la mise à mort des autres ? 
Quel danger, aussi, pour l’embryon cloné. Certes, tout le monde semble d’accord pour condamner le clonage reproductif (pour combien de temps ? jusqu’à ce que la technique soit au point ?). Mais le véritable danger du clonage vient du fait que tout le monde semble s’accorder pour permettre le clonage thérapeutique : vous voulez un nouveau foie, de nouvelles cellules cérébrales ? pas de problème, nous allons vous faire un clone dont nous orienterons l’évolution afin qu’il produise le foie ou les cellules cérébrales dont vous avez besoin. Et tout le monde de s’exclamer d’admiration devant ce progrès de la médecine.

Que faut-il penser du clonage dit thérapeutique (dit thérapeutique, en effet, car il reste encore à prouver que le clone pourra effectivement guérir des maladies aujourd’hui incurables) ?
Que fait-on très exactement quand on procède à un clonage ‘thérapeutique’ ?
Tout se passe en fait comme si, quand vous construisez, quand vous achetez une voiture, vous en construisiez, vous en achetiez d’emblée deux : l’une pour rouler, l’autre pour réparer celle qui roule. Mais personne ne fait ça, ce ne serait pas économique. Personne n’achète d’emblée deux voitures pour être sûr d’en avoir une en état de marche. Pourtant nous sommes tous sûrs et certains que la voiture qui roule aujourd’hui aura, un jour, besoin de réparations.
Au lieu de fabriquer deux voitures, on va plutôt fabriquer des pièces détachées. Ou récupérera aussi les parties encore utilisables d’une voiture « morte » de sa belle mort : devenue incapable de rouler, cette voiture a fini sa vie, mais ses portières, son pare-chocs, ses roues sont encore utilisables. On va donc les récupérer pour réparer une voiture encore viable.
Le clonage thérapeutique, c’est comme si vous fabriquiez une voiture destinée à ne jamais vivre sa vie de voiture parce que d’emblée destinée à n’être qu’une réserve de pièces détachées, un « sac d’organes » pour reprendre l’expression de nos apprentis-sorciers : on fabrique un embryon, c’est-à-dire un petit homme, à qui on interdit sa vie d’homme en le contraignant à se développer en pièce de rechange, en médicament. Et qu’on ne vienne pas nous dire que ce clone-médicament n’est pas un petit homme sous prétexte qu’on l’a obligé à se développer en sac d’organes. Car tous ces apprentis-sorciers savent bien que si à ce tout petit embryon était accordée la place qui lui revient de droit, il se développerait tout naturellement en enfant d’homme, en être humain. Ce n’est d’ailleurs que parce qu’il est un être humain en devenir qu’il peut être dés-orienté pour produire des organes humains.
Le clonage ‘thérapeutique’ consiste donc à ‘créer’ un  petit homme pour, le privant de sa vie humaine, disposer des pièces nécessaires à la réparation d’un autre homme. Et quand les réparations s’avèreront impossibles, quand l’homme n’est plus réparable, on le conduira tout simplement à la casse-euthanasie.

Mais, direz-vous, le fabriquant d’automobiles fabrique des pièces détachées. Alors, pourquoi ne fabriquerions-nous pas nos réserves d’organes, nos clones-médicaments ?
Le fabriquant de voitures fabrique aussi des pièces détachées, en effet. Tel est d’ailleurs le seul clonage légitime qui soit : celui qui reproduit non pas un organisme tout entier (un petit homme) mais de simples cellules (de peau, de foie, etc.). Car ici, on se contente de reproduire de la matière, des cellules qui sont déjà là . S’il est tout à fait licite, et même honorable de produire des cellules de peau pour soigner un grand brûlé, par exemple, c’est parce qu’ici on ne fabrique pas un nouvel homme pour le réduire à un amas de cellules.
Et si l’on a besoin de cellules qui, parce que leur développement n’est pas encore orienté (cellules souches ou totipotentes), peut être orienté pour produire des cellules correspondant à tel ou tel organe, pourquoi ne pas utiliser les cellules-souches qui sont déjà là, présentes dans le corps de la personne malade ? Dans sa moelle épinière, par exemple. Ou si ceci n’est pas possible, pourquoi ne pas utiliser les cellules-souches disponibles dans le cordon ombilical d’un enfant qui vient de naître ? En agissant ainsi, on ne fait que profiter de cellules qui sont déjà là, disponibles capables d’aider quelqu’un est a besoin d’aide ; en agissant ainsi, on ne fabrique pas un nouvel homme pour le réduire à un amas de cellules. Alors, en effet, le clonage est non seulement licite et honorable, mais relève effectivement du progrès de la médecine. Médecine dont la finalité, rappelons-le, est de soigner la vie et pas de donner la mort.
Mais il est tout à fait illicite de fabriquer un embryon humain pour produire des cellules-souches. Il est tout à fait illicite de fabriquer un embryon humain pour produire un foie humain, un cerveau humain, un… que sais-je ? Il est tout à fait illicite de fabriquer un petit homme pour le réduire à un organe utilisable, à un médicament. Il est tout à fait illicite de condamner à mort un innocent pour sauver un autre innocent.
Les constructeurs de pièces détachées d’automobile produisent, reproduisent à l’identique des morceaux de voiture. Ils ne « créent » pas une nouvelle voiture ‘vivante’ condamnée à mort parce que d’emblée interdite de vivre sa vie de voiture.

Et ce n’est que quand la voiture est morte de sa « belle » mort, belle parce que naturelle, qu’on en utilisera des morceaux pour réparer une voiture « vivante ».

L’homme qui avait déjà moins de valeur qu’un éléphant semble avoir aussi moins de valeur qu’une voiture.