Xavier THEVENOT
cité par Frédéric MOUNIER, L'amour le sexe et les catholiques, Centurion, Paris, 1994, p. 44-48.
L'inventaire de ce qui caractérise le discours de l'Eglise
sur la sexualité
Xavier Thévenot
cité dans l'ouvrage de Frédéric Mounier
Les trois dimensions de la sexualité
Avant d'aborder ce qu'il appelle les "moeurs ambiantes", Xavier Thévenot dresse l'inventaire de ce qui, selon lui, caractérise le discours de l'Eglise sur la sexualité
- Elle insiste d'abord sur le fait que la sexualité a deux dimensions. Personnellement, j'en ajouterai une troisième, dont je regrette qu'elle soit parfois passée sous silence.
Les deux dimensions sont d'abord la dimension relationnelle, qui soutient tout ce qui concerne les relations affectives (l'amour, l'amitié, la différence homme/femme); et puis la dimension de la fécondité, qui se traduit dans la fécondité charnelle, bien sûr, mais aussi dans la fécondité éducative.
F. Mounier : Quelle serait votre troisième dimension?
- Le plaisir. La sexualité donne du plaisir. Il y a donc une dimension érotique, qui n'est pas réductible aux deux autres, puisque chacun sait qu'on peut prendre du plaisir sans établir de véritable relation. Et inversement, le plaisir peut servir à étayer, à conforter une vie relationnelle.
Une sexualité équilibrée, épanouissante, essaie d'articuler ces trois dimensions. Si on se réfère à la pensée officielle de l'Eglise, on peut aussi trouver cet trois dimensions, parce que le plaisir n'en est pas totalement absent.
F. M. Comment l'Eglise, dans sa Tradition, évoque-t-elle le plaisir?
- Il est sous-entendu dans l'expression classique, qu'on trouve maintes fois répétée dans les documents magistériels, "union". La sexualité, disent ces documents, a deux finalités : "l'union et la procréation". Dans l'union, on peut mettre l'amour, mais aussi les expressions corporelles, qui peuvent donner du plaisir. Donc, il n'est pas complètement faux de dire que le discours de l'Eglise et, en tout cas, la pensée chrétienne font droit à ces trois dimensions.
F. M. Dans ce cadre, comment l'Eglise propose-t-elle de réussir sa vie sexuelle?
- Cette pensée chrétienne affirme que si l'on veut une sexualité réussie, épanouissante, il faut veiller à ne pas trop dissocier les unes des autres ces trois dimensions. Sinon, on risque de chosifier la presonne, d'instrumentaliser le corps, alors que le corps est une dimension de la personne, et pas seulement un instrument. Et on risque de ne pas prendre au sérieux la fécondité dans son lien avec l'affectif. C'est une première grande intuition : trois dimensions qu'il faut toujours articuler. Cela pose des questions délicates, notamment sur le point de savoir s'il peut être légitime de dissocier temporairement telle ou telle dimension.
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Une affaire sociale
Xavier Thévenot :
Deuxième grande affirmation de la pensée chrétienne : la séxualité, même si elle touche à l'intimité, n'est pas une affaire purement privée, mais sociale. Elle a une dimension institutionnelle. Elle ne doit pas être régulée seulement par la spontanéité du désir individuel, mais par la mise en oeuvre des institutions, et notamment par cette institution qui s'appelle le mariage.
F.M. Pourquoi réguler la sexualité?
- Parce qu'elle est toujours mêlée, nous apprennent les anthropologues, avec l'agressivité, avec une certaine violence. Vouloir laisser la régulation de la sexualité à la seule spontanéité des psychismes, c'est risquer de l'enfermer dans l'illusion, dans une violence larvée ou exprimée. Par conséquent, seule une régulation institutionnelle peut conduire la sexualité à bien s'épanouir.
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La sexualité n'est pas une affaire secondaire
X. Thévenot :
Enfin, troisième grande affirmation de la pensée chrétienne : la sexualité n'est pas une dimension insignifiante de l'être humain. ON n'a pas une sexualité, mais on est un être sexué. Par conséquent, mésuser de sa sexualité, c'est perturber en profondeur sa vie humaine. C'est risquer de créer des distorsions graves dans la vie relationnelle. C'est perturber le tissu social, puisque c'est perturber le rapport homme-femme. A l'inverse, essayer d'assumer convenablement sa sexualité va profondément dans le sens d'une harmonie sociale, donc dans le sens d'une glorification de Dieu.
F. M. Le discours de l'Eglise tel qu'il est retransmis publiquement laisse entendre que la sexualité est sacrée...
- Pour la pensée chrétienne, la sexualité est une réalité créée. Elle n'est ni divine ni diabolique. Elle est bonne, voire très bonne. Les enjeux d'une sexualité bien assumée sont importants, puisqu'ils concernent non seulement l'être humain dans son histoire, mais aussi l'accueil du Royaume de Dieu. Donc ils concernent l'expression de l'amour qu'on porte à Dieu et sont signes pour nous de l'amour que Dieu nous porte. Autrement dit, il y a là une dimension mystique, qui est célébrée dans le sacrement du mariage. La vie sexuée a ainsi des enjeux d'éternité.
Enfin, un autre affirmation qui me paraît importante pour la société d'aujourd'hui : la sexualité n'a pas comme passage obligé la vie conjugale, mais peut être assumée dans le célibat. La procréation, la vie en couple, n'est pas le passage obligé du bonheur pour tout être humain.
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La fidélité créative
X. Thévenot :
Notre société met l'accent sur le plaisir, mais aussi sur les liens affectifs, souvent déconnectés d'une autre dimension essentielle de l'homme : le temps.
Les liens affectifs sont souvent valorisés par ce qu'ils représentent d'intensité. Mais là où iln'y a plus d'intensité, ils sont comme dévalorisés. C'est comme à la télévision. On prend l'habitude du zapping. Il faut que l'image procure toujours des expériences intenses. Dès que c'est moins intense, on zappe, espérant trouver une intensité plus grande sur d'autres chaînes. Par moments, le discours ambiants valorise cela. Il faudrait que la relation à l'autre dans la vie conjugale soit toujours sur le mode de l'intensité...
Or c'est là que l'Eglise peut rappeler, grâce à sa longue tradition, ce qu'est une véritable fidélité. La fidélité, ce n'est pas accumuler sans cesse des expériences intenses avec l'autre. C'est avoir une créativité dans la relation à l'autre, qui a de la cohérence avec les engagements passés, et de la mémoire. La fidélité rend chacun prêt à se battre pour créer là où apparemment il n'y a plus beaucoup de création possible; pour redécouvrir, en temps de crise, des chemins de vie là où apparemment c'est mort; parce qu'on essaie d'êtrte cohérent avec la parole donnée, qu'on se rappelle l'histoire d'amour déjà vécue ensemble.
Je pense que là, l'Eglise a beaucoup à dire. Elle nous donne comme modèle de cette créativité qui a de la mémoire et de la cohérence, la façon même de Dieu vis-à-vis de son Peuple, ce Dieu qui réinvente toujours des chemins de vie, quand bien même le Peuple a l'air de faire mourir la relation d'alliance.
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