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Renée TOUSSAINT
Chemin de Vie

Respectez l’heure de ma mort…

Nous souhaitons tous mourir le plus tard et le moins douloureusement possible. Nous souhaitons tous, aussi, échapper à la déchéance, physique ou morale qui, bien souvent, mais pas toujours, accompagne la mort. Nous souhaitons enfin tous ne pas mourir dans la solitude.

« Ma mère avait deux grandes craintes : mourir dans un hospice de personnes âgées, privée de ses facultés et entourée de « vieilles dames », comme elle disait, elle qui avait pourtant déjà 80 ans. D’où cette autre crainte de mourir seule dans sa maison, si seule qu’on ne découvrirait son corps que bien des jours plus tard. Maman est morte renversée par une voiture sur le chemin qui la conduisait à l’église pour la messe du soir. Elle est morte dans les bras de monsieur le Curé. Le choc fut rude pour nous, ses enfants. Mais la mort fut belle pour notre maman : mourir dans les bras de monsieur le Curé, en allant à la messe, et en ayant eu le temps de nous dire au revoir dans l’échange de regards avec celui de mes frères qui n’habitait pas loin.  On ne pouvait rêver, pour elle, plus belle mort. Maman a eu de la chance. Elle est morte de la mort qui lui convenait, à son heure, et c’est d’un cœur sincère, qu’aujourd’hui, j’en rends grâce à Dieu.

Mon père est mort dans de toutes autres circonstances, chez lui, à la suite « d’une longue maladie », comme on dit quand on a peur de prononcer le mot « cancer ». Mais il a eu, lui aussi, une « bonne mort », puisqu’il est mort à la maison, veillé par maman et par l’une de ses filles, bercé par la musique du chapelet. Nous l’écoutions respirer calmement, lentement, de plus en plus lentement jusqu’à ce que son souffle s’éteigne. Papa est mort à son heure, dans son lit, entouré des siens et de la sainte Vierge. Il a souffert, certes. Mais il était soigné par une gentille infirmière qui venait tous les jours lui faire la piqûre qui soulageait sa douleur. Et, surtout, il n’était pas tout seul. Il a d’ailleurs certainement moins souffert que s’il était allé à l’hôpital pour y subir tous les traitements possibles et imaginables (à commencer par une opération chirurgicale humiliante dont il ne voulait pas) et cela pour quoi ? Pour vivre quelques semaines, voire quelques mois de plus ? Cela n’en valait pas la peine. Maman et l’infirmière ont eu raison. Il valait mieux qu’il s’éteigne dans son lit, naturellement, tranquillement, entouré de ceux qui l’aimaient et qu’il aimait. Mon père et ma mère ont eu, chacun à leur manière, une belle mort : leur mort.

Ils ont eu une bonne mort : celle qui leur convenait ».

 

Qu’est-ce qu’une bonne mort ?
Si l’on s’en tient à la stricte étymologie, on pourrait dire que la « bonne mort », c’est l’euthanasie, puisque telle est la signification étymologique exacte du mot « euthanasie ».
Mais nous savons bien qu’aujourd’hui ce mot signifie plutôt cet « acte pratiqué par un tiers mettant intentionnellement fin à la vie d’un malade pour supprimer la douleur ».
L’euthanasie comprise comme un « suicide assisté » * ou comme un « acte de mort dans intention thérapeutique » ** porte bien mal son nom.
Je préfère, et de loin la « bonne mort » de mes parents.

 

* M. Abiven (pionnier en France de la pratique des soins palliatifs), La Croix,  7 août 1991.
** L. René (président du Conseil de l’ordre des médecins français), Le Monde , 20 juillet 1991.