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Renée Toussaint
Chemin de Vie

L’aimer jusqu’à sa mort

Il n’est pas facile d’accompagner ceux qui souffrent et ceux qui meurent.
Ce n’est pas facile parce que celui qui souffre est en fin de compte toujours seul à supporter sa souffrance.
Quant à la mort, il n’existe, dans toute notre vie, aucun acte qui soit aussi solitaire que celui-là. La mort est en effet quelque chose qui se vit, qui se vit de l’intérieur, et d’une manière toute personnelle puisque faire l’expérience de la mort, c’est mourir. Cela, personne ne peut le faire à notre place. Personne ne peut même y participer. Nous pouvons certes assister à la mort de quelqu’un. Mais nous ne pouvons pas véritablement y participer. Nous pouvons certes aider quelqu’un à vivre ses derniers instants, nous pouvons même l’aider à vivre l’instant de sa mort, mais  nous ne pouvons pas vivre sa mort pour lui, nous ne pouvons pas la vivre avec lui. 
La mort est quelque chose qui se vit et non quelque chose qui se voit. D’où la difficulté d’accompagner le mourant dans ce saut vers l’inconnu.

S’il n’est pas facile d’aider ceux qui meurent, c’est aussi parce que

 « Le moment de la mort est toujours accompagné par une densité particulière de sentiments humains : il y a une vie terrestre qui s’accomplit ; la rupture des liens affectifs, de génération, mais aussi les liens sociaux, qui font partie du plus
profond de la personne ; il y a dans la conscience du sujet qui meurt et de celui qui l’assiste un conflit entre l’espérance en l’immortalité et l’inconnu, qui trouble également les esprits les plus éclairés »
(Jean-Paul II, « Le respect de la dignité de la personne mourante », Discours à l’Académie pontificale pour la vie, 9 décembre 2000)

 

 

 

 

 

Face à la mort, tout le monde se sent pris par une angoisse incontrôlable.

Si l’on veut vraiment aider celui qui meurt, la première chose à faire serait, me semble-t-il, de ne pas ajouter à son angoisse en déchargeant sur lui notre propre angoisse.
Et pour ce faire, il n’y a, ici aussi, qu’un seul moyen : l’amour. Oubliant mes propres peurs, je vais porter mon attention sur celui qui meurt. Au lieu de m’écouter, je vais l’écouter, lui ; plutôt que me centrer sur moi-même, je vais m’ouvrir à lui, souffrir pour lui, souffrir avec lui, m’angoisser de son angoisse et oublier la mienne. Ma présence réellement attentive pénétrera alors sa solitude pour la réchauffer d’affection, d’amitié, de tendresse, et cela le soulagera ; cela nous soulagera tous les deux.

Nous ne pouvons certes ni souffrir ni mourir à leur place, mais notre affectueuse présence empêchera leur angoisse de se durcir en désespoir.

Comment aimer celui qui meurt ? Comment l’aimer jusqu’à sa mort ?
La réponse me paraît si simple que j’hésite à la formuler : l’aimer jusqu’à sa mort, c’est tout simplement l’aimer jusqu’à sa mort.
L’aimer, l’accueillir, demeurer attentif à ses demandes et à ses besoins. Etre là, rester là, donner de son temps, réchauffer de tendresse.
L’aimer d’un amour pratique en faisant tout ce qu’il est possible de faire pour le soulager.
Si sa souffrance physique n’est pas trop lourde, ce qui est bien souvent le cas, efforçons nous de vivre ensemble ces derniers instants de son existence en fixant notre attention non pas sur l’issue fatale, qui est inéluctable, mais sur le temps qui lui reste à vivre, sur le temps qui nous reste à vivre ensemble.
Faisons quelque chose de ce temps en les aidant à faire quelque chose,  car dans notre société, ceux qui ne font plus rien n’existent plus. Aidons-les à se sentir utiles.

« A ce propos, permettez-moi de vous faire part d’une anecdote dont mon cœur garde le souvenir. Quand j’étais adolescente, les religieuses de mon école racontaient l’histoire de ce père missionnaire (est-ce le Père Damien ? je ne sais plus) qui, dans son besoin d’aide, osa demander aux personnes âgées et malades d’offrir à Dieu, pour ses malades, une heure, une journée, une semaine de leur vie souffrante.
Je sais bien que certains trouveront cela ridicule. Mais moi, je me suis dit, et je me dis encore, qu’une telle offrande à Dieu d’une vie devenue apparemment inutile peut illuminer les derniers jours de celui qui se désespère d’être devenu un poids pour son entourage et pour la société ».

 

 

 

 

 

 

Si sa souffrance physique est trop lourde, on veillera d’abord et avant tout à lui procurer tous les soins et tout le confort possible.

« La douleur des patients […] est aujourd’hui, plus que jamais, une douleur pouvant être soignée grâce aux moyens adéquats de l’analgésie et des soins palliatifs proportionnés à la douleur elle-même  ;  celle-ci ,  si   elle  est  accompagnée  d ’ une   assistance humaine et spirituelle appropriée, peut être adoucie et soulagée dans un climat de soutien affectif et psychologique ».
(Jean-Paul II, « Le respect de la dignité de la personne mourante »,  op. c. )

 

 

 

 

 

L’Eglise a donc bien raison de considérer comme de véritables

« bienfaiteurs de l’humanité ces médecins et chercheurs qui depuis 25 ans s’évertuent à trouver de nouveaux antalgiques et de nouveaux modes d’administration et qui sont parvenus non seulement à soulager mais même à prévenir la plupart des douleurs intenses de la fin de la vie, en évitant les graves conséquences jusqu’alors redoutées ».
(«Respecter l’homme proche de la mort », Déclaration du Conseil permanent de la Conférence des évêques de France,du 23 septembre 1991, dans Les grands textes de la documentation catholique n° 78)

 

 

 


 

Aimons-le tel qu’il est.
Sans doute la souffrance et l’angoisse peuvent-elles l’avoir transformé, abîmé. Seul l’amour nous permettra de voir et d’atteindre celui qui, par-delà ses blessures, demeure celui que nous avons aimé et que nous aimons encore. Seul l’amour nous permettra de trouver les mots qui réconfortent et qui aident. Seul l’amour nous donnera la force de vivre ces derniers instants avec lui. Soignons-le, écoutons-le, efforçons-nous de lui apporter tout le confort physique et moral possible.

Et, aussi, prions pour lui.
Quel apaisement pour celui qui ne sait plus rien faire que souffrir, de savoir que quelqu’un prie pour lui. Et ce, même s’il prétend ne pas croire aux vertus de la prière : « Je vaux encore une prière ! ».
Quel soulagement pour celui qui voudrait bien, mais qui ne sait plus prier, de savoir que quelqu’un prie à sa place, que quelqu’un intercède pour lui auprès de ce Dieu dont il verra bientôt le sourire.

Quel bienfait que de mourir dans les bras de quelqu’un qui croit de tout son être que la mort ne signifie pas le néant du non-être mais l’entrée dans la vraie vie. On n’y croit peut-être pas, mais qui sait…, il y croit si fort, lui…, et il y croit si fort qu’il ose me confier, moi, à son Dieu, à ce Dieu auquel je ne crois pas … Qui sait…

Alors on pourra l’aimer jusqu’à sa mort. Sa mort. Sans jamais oublier qu’une personne qui vit ses derniers instants est d’abord et avant tout une personnevivante, c’est-à-dire une personne qui a droit à chaque instant de sa vie, y compris ses derniers instants. Ne la privons donc pas de l’instant de sa mort. Ce n’est qu’en respectant son dernier instant  de  la  même manière  que  nous  avons respecté tous les instants de sa vie que nous respecterons son droit le plus absolu de mourir dans la dignité.

« La véritable attitude chrétienne consiste […] à tout faire pour adoucir la douleur. Le dolorisme de certaines spiritualités est ici récusé. « Les douleurs… écrasent la personne qui les subit, l’enferment en elle-même, rompent sa communication avec autrui, et détruisent en elle tout dynamisme psychique et spirituel, au point même, semble-t-il,  de précipiter la mort ».  A l’inverse, « Le soulagement de ces douleurs procure une détente corporelle et psychique,  aide  le malade à retrouver le plaisir de vivre encore, permet le rétablissement d’une communication avec autrui et facilite, chez les croyants, la prière et la remise de soi entre les mains de Dieu ».
(T.B. , « Respecter l’homme proche de sa mort », in Famille chrétienne n° 718, 1991)

 

 

 

 

 

 

 

Et si les évêques de France insistent  « pour que la liberté spirituelle et religieuse de chacun soit respectée, ainsi que la possibilité pour les catholiques de recevoir les derniers sacrements », c’est tout simplement pour que le droit de chacun de vivre sa mort soit effectivement respecté.