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L'illusion de l'amour qui ne s'engage pas

Notre corps, notre sexualité, notre désir d 'aimer et d'être aimé sont ce que nous avons de plus intime, de plus personnel. Il est impossible de vivre une relation amoureuse sans en être marqué profondément, sans que l'image que nous avons de nous-même n'en soit durablement influencée. On peut se sentir grandi ou au contraire démoli par une histoire d'amour.

Nous constatons qu'en cas de cohabitation qui se prolonge, beaucoup de cohabitants finissent par douter d'eux-mêmes : ils ne se sentent reconnus et aimés qu'au conditionnel. Ils doutent de leur valeur, puisque même celui qui prétend les aimer refuse de les aimer inconditionnellement.

"Au début, j'étais très fière que notre couple marche "sans papier", sécurité des peureux. Mais petit à petit s'est installé le doute. Quand nous nous disputions - c'était rare - j'avais peur que Patrick ne reste sur une image négative de moi. J'avais peur qu'il ne soit déçu et finisse par me quitter. Ma fierté du début s'est transformée en angoisse. Je n'osais pas être moi-même, mes défauts me semblaient de plus en plus énormes. Cette incertitude quant à la survie de nos sentiments me rappelait sans cesse que Patrick n'était pas prêt à "risquer sa vie" pour moi. J'ai finalement fait une grosse déprime, et on s'est quitté".

Si l'amour au conditionnel finit par être dévalorisant, l'échec du couple auquel on a vraiment cru l'est encore plus. "Je ne vaux rien"; "j'ai tout fait pour vivre heureuse avec mon Jules, et il me quitte. C'est donc que je suis nulle..."; "elle m'a quitté parce qu'elle a trouvé mieux..."
Ces blessures de l'amour propre font très mal... Et parfois, quand la souffrance est trop forte, on cherche à se rassurer n'importe comment. On veut se prouver qu'on existe aux yeux des autres et on ferait n'importe quoi pour casser la solitude ou son impression de ne pas être aimable.

" Noémie a 30 ans. A 17 ans, elle rencontre G., dont elle est follement amoureuse. Ils s'installent ensemble avec l'idée de se marier à la fin de leurs études. Après 6 ans de vie commune, G. décide de partir. "Tu comprends, nous étions trop jeunes. Je sais, maintenant, que nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre". Noémie est désespérée : elle a toujours cru qu'elle passerait sa vie avec G. Elle ne peut vivre avec ce sentiment d'échec et cette image négative d'elle-même qu'elle a depuis lors.
Elle rencontre E. et dès qu'elle s'aperçoit qu'il l'a remarquée, elle l'invite dans sa chambre. Elle fait tout pour provoquer une mise en ménage, qu'E. finit par accepter sans rechigner. Après un an et demi, E. s'en va : tout compte fait, il n'a jamais eu l'intention de faire sa vie avec Noémie. Celle-ci vit très mal ce nouvel échec et finit par se lancer à la tête du premier venu. Tout, plutôt que d'être seule. Elle se donne l'illusion d'être "quelqu'un" puisqu'elle séduit les hommes si facilement. Ce qu'elle refuse de s'avouer, c'est qu'ils partent tout aussi facilement ! L'illusion ne dure qu'un temps. Elle vient nous trouver, à 30 ans, en plein crise d'identité
".

En fait, Noémie n'a plus d'identité propre. Elle ne vit que par le regard des autres. Ses échecs successifs lui ont fait croire qu'elle est incapable d'aimer et d'être aimée et elle se noie dans l'illusion de couples superficiels. Sa soif de tendresse la pousse à entrer dans des relations qui se révèlent, à terme, destructrices. Elle ne choisit pas l'homme qui lui convient, elle choisit le couple plutôt que la solitude. Elle ne choisit pas l'amour, elle choisit l'illusion amoureuse, plus facile à obtenir.
L'habitude de notre société d 'avoir "un(e) petit(e) ami(e)" très jeune se révèle néfaste à long terme : peu de couples juvéniles résistent au temps et celui qui est "lâché", celui qui y croyait, celui qui aimait le plus en sort gravement meurtri avec parfois l'incapacité de se relancer dans une nouvelle histoire valable. La peur de connaître une deuxième déception les pousse à vivre à la surface d'eux-mêmes, incapables de vivre un amour adulte.

L'amour lui-même n'est pas valorisé par la cohabitation. La sexualité banalisée n'est plus perçue comme le don ultime de deux personnes qui s 'aiment profondément mais comme monnaie d'échange contre la solitude. A force d'entendre et de dire des mots d'amour qui n'engagent à rien, on finit par douter de l'amour lui-même ".

Myriam Terlinden, Cohabiter ou se marier?
Editions de l'Emmanuel, Paris, 1999, p.58-60. 56.