Il y a véritable amitié [...] sous trois conditions.
D’abord une confiance spontanée dans l’autre, et libre de toute arrière-pensée.
Ensuite, un grand plaisir à faire des choses ensemble même en étant en désaccord, partiel ou complet, sans que cela n’entraîne la moindre acrimonie.
Enfin, les amis peuvent ne plus se voir pendant un certain temps, voire un temps certain, mais se retrouver soudain avec le même plaisir, et cela sans rendre des comptes, comme si la césure n’avait pas existé.
On trouve cela tellement vrai qu’une question vicieuse s’insinue aussitôt : et si l’amitié était finalement beaucoup plus agréable, plus confortable, plus épanouissante que l’amour ?
Pour Montaigne, justement, la réponse est oui, absolument : « Le feu de l’amour, je le confesse, est plus actif, plus âpre ; mais c’est un feu téméraire et volage, ondoyant et divers, et qui ne tient qu’à un coin, tandis que l’amitié est une chaleur générale, tempérée et égale, constante, tout en douceur et polissure » (Livre 1 des Essais).
Combien de couples, qui n’ont peut-être même plus cette chaleur-là, ne souscriraient à une « simple » amitié s’ils s’interrogeaient sérieusement sur eux-mêmes ?
Il n’y a pas de solennelle déclaration d'amitié, ni de St Valentin pour elle, même si le coup de foudre amical existe aussi.
Mais elle peut atteindre les mêmes sommets que l’amour, comme le prouve l’histoire (vraie) de Damon et Phintias : l’un des deux, condamnés à mort par Denys de Syracuse, obtint un délai pour régler ses affaires avant de mourir. Son ami se propose comme caution pendant son absence. Au jour dit, le condamné reparaît et libère son ami. En considération d’une amitié aussi exemplaire, le tyran de Syracuse fit grâce au condamné. [...]
L’amitié évite aussi cette pathologie de l’amour qu’est la passion.
On se suicide rarement pour la trahison d’un ami.
Quelle épouse accepterait de revoir son mari après un mois sans lui demander ce qu’il a fait pendant tout ce temps ?
Et quel couple peut se targuer de ne pas avoir connu une envolée rageuse parce que Monsieur n’a pas descendu les poubelles comme promis , ou que Madame décidément exagère en allant chez le coiffeur quatre fois par mois ? Ceci pour ne rester qu’au niveau des broutilles quotidiennes !
En amour, « on se veut et on s’enlace, disait Guitry, puis on s’en lasse, et on s’en veut ».
L’amitié véritable n’est pas conflictuelle et jamais lassante. Les amis de Georges (Brassens bien sûr !), les Fallet, Devos, Nucera, Tillieu, ont mitonné leurs œuvres au feu doux d’une amitié stimulante qui traversera les décennies. C’est qu’elle n’était ni fixe, ni coutumière, ni routinière, mais drôle, alerte, inventive, et ouverte aux vents de l’esprit tout comme aux nouveaux venus. Car on peut, sans offusquer la morale, avoir autant d’amis que l’on veut …
Quant aux confidences, il semble bien qu’elles nichent au mieux dans l’amitié. Lorsque l’écrivain Emmanuel Roblès perdit son fils, tué en jouant avec une arme, il prévint aussitôt Albert Camus qui se rua chez lui. Il y resta jusqu’au lendemain. On ne sait ce qu’ils se sont dit. Peut-être rien …
Xavier Zeegers, Chronique du 22 décembre 2006
La libre Belgique
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