Il existe enfin la vie religieuse régulière, qui apparaît le plus souvent comme le type même de la vie religieuse. Elle est caractérisée par l'aspect définitif et inconditionnel de l'engagement défini comme une profession de vie ayant un caractère public selon une règle ou des constitutions. Grâce à la Règle, la communauté s'organise pour rendre possible pour ses membres un renoncement total à tout droit sur soi-même et en particulier à la propriété individuelle des biens. Les pratiques des congrégations régulières sont diverses sur ce point. Il s'agit de vivre, selon l'esprit, comme si l'on n'était propriétaire d'aucun droit à titre individuel. Les actes civils nécessaires sont alors soumis à l'autorisation préalable des supérieurs compétents.
La profession religieuse et les vœux
Nous n'avons pas utilisé le mot vœu, bien qu'il soit employé pour caractériser la vie religieuse depuis la fin du Moyen âge et jusqu'au droit canon de 1917. L'engagement des religieux est le plus souvent qualifié ainsi. On parle alors de vœux de religion. Ils se présentent eux-mêmes comme le type même du vœux. Mais, en réalité ce n'est pas lui qui caractérise la vie religieuse, mais ce que la tradition appelle la profession, même si cette profession a valeur de vœux. Tout chrétien peut faire un ou des vœux, y compris ceux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. C'est alors lui qui, avec l'accord d'un confesseur, détermine le contenu du vœu. Dans le cas du religieux, et plus particulièrement dans les congrégations dites régulières, la portée de l'engagement est déjà fixée par la Règle que s'est donné le corps religieux dans lequel il entre. Le profès s'engage à vivre dans la communauté, selon la règle qui lui est propre. Les théologiens de la fin du Moyen âge ont précisé avec raison que cette profession engageait personnellement le religieux selon les trois vœux, ou un vœu triple de pauvreté, chasteté et obéissance. Ces vœux ont alors un caractère public. Ils sont finalement devenus ce qui caractérise la vie religieuse. Pourtant la tradition la plus ancienne, souvent conservée dans les cérémonies elles-mêmes, parlait de profession et de promesse. Ainsi la Règle de Saint Benoît (4) . Les Constitutions de la Compagnie de Jésus parlent abondamment des vœux. Mais les formules prononcées par le religieux qui s'engage, n'emploient pas le terme. Le jésuite fait profession et promet pauvreté, obéissance et chasteté. Il y joint la promesse d'obéir spécialement au souverain pontife (5). Le vocabulaire traditionnel de la vie religieuse régulière n'est donc pas celui du vœu, mais celui de la profession et de la promesse.
Cette manière de caractériser la vie religieuse par les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance et de faire des vœux de religion, l'idéal du consacré équivaut en pratique à les confisquer. Les chrétiens non religieux n'osent guère s'engager par vœu et s'ils le font, ne leur accordent pas la même valeur consécratoire. Ils se demandent même pourquoi ils n'auraient pas le droit d'en faire (6). . Tout chrétien peut s'engager par vœu, y compris à la pauvreté, la chasteté et l'obéissance. Il devra alors en spécifier le contenu selon sa condition et les engagements déjà pris, particulièrement s'il est marié. Le sacrement du mariage porte en lui-même sa valeur plutôt plus grande, en réalité différente et d'une autre nature.
Ceci est important pour éclairer l'évolution des pratiques de certaines communautés nouvelles, qui ne sont pas pour autant des communautés religieuses, dans la mesure où le célibat n'est pas une condition d'appartenance.
La signification de la vie religieuse
Quelle peut être alors la signification de la vie religieuse dans l'Eglise? Elle rappelle le fondement évangélique de ce que vivent tous les chrétiens. Les religieux, par leur genre de vie, par leur profession rendent plus visible que toute vie chrétienne à la suite du Christ conduit à une vie fraternelle qui accomplit, en la dépassant, l'expérience de la fécondité de la sexualité génitale. Toute vie chrétienne passe par un renoncement à l'amour de soi, à la volonté propre et à la propriété de soi-même. Les religieux ne vivent pas cette vie chrétienne plus ou mieux que les autres ; mais ils la vivent d'une manière qui montre mieux cette dimension de rupture et de vie fraternelle à venir. En ce sens, la vie religieuse est une exigence de perfection évangélique. Ce. témoignage que donne la communauté de vie des religieux ne peut donc être donnée que par une communauté dont les membres sont du même sexe. La proclamation de la sainteté propre à l'union des sexes différents est dans l'Eglise déjà signifiée par le sacrement du mariage. La vie religieuse n'a de sens que dans une Eglise où le mariage est sacrement (7).
Vocation au ministère sacerdotal et Vocation religieuse
Qu'en est-il alors de la vocation au ministère sacerdotal ? En pratique, dans l'alternative proposée, elle se place du côté de la vie religieuse. S'il s'agit d'homme, elle peut se formuler : le choix entre la vie religieuse ou sacerdotale et le mariage. L'appel au ministère n'est pas du même ordre que l'appel à la vie religieuse. Celle-ci correspond à l'appel des disciples qui marque le début de la vie évangélique à la suite du Christ ; celui-là signifie l'origine de la mission que reçoivent les disciples quand ils sont envoyés comme apôtres au nom du Christ.
Pourtant, être envoyé comme apôtre suppose d'avoir été disciple. Pour le candidat, l'acceptation de l'appel prononcé par l'évêque demandera que soit vérifié un appel au célibat et à une des formes de vie religieuse qui lui permette d'être vécu selon l'évangile, c'est-à-dire selon une exigence communautaire. La vocation presbytérale bien qu'elle soit d'un autre ordre que la vocation religieuse - on ne parle pas de vocation épiscopale - suppose que soit vérifié l'appel à une forme de vie religieuse au sens large, à un célibat consacré vécu en communauté selon une promesse émise lors de l'ordination. La promesse, dans l'Eglise, n'est pas moindre qu'un vœu.
Cette dimension communautaire peut être la consécration dans un Presbyterium, qui se donne les moyens appropriés, une société de vie commune propre aux prêtres. Elles sont depuis longtemps nombreuses et diversifiées.
La vocation sacerdotale ne dispense donc pas de poser, comme à tout chrétien, celle de la vie religieuse.
Le risque est alors d'identifier la vie religieuse à la vie régulière des grandes congrégations. Elles ont plus ou moins monopolisé le terme et doivent mieux définir leur originalité par rapport aux autres formes de vie religieuse. Le poids de leur image est déterminant pour le meilleur et pour le pire.
Image et signification
La vie religieuse est victime de l'image qu'a donné d'elle-même son importance dans l'histoire de l'Eglise occidentale jusqu'à hier. Elle ne bénéficie pas aujourd'hui d'un préjugé favorable. Elle est mise en difficulté par l'attraction des "communautés nouvelles". La vitalité naissante de ces dernières est porteuse de promesses plus ou moins bien déterminées. Il est donc important de tenir compte des images sociales et de bien entendre ce qu'elles signifient, principalement en ce qui concerne les jeunes.
Notre réflexion porte davantage sur la signification de la vie religieuse traditionnelle. Elle aussi est porteuse de nouveauté, moins facilement perceptible, car elle est d'abord mue par un appel à signifier la face cachée en ce monde, du royaume à venir. Qu'elle trouve une image plus limpide de ce qu'elle est appelée à signifier contribuera au rayonnement évangélique de l'Eglise par l'aspect prophétique de son renoncement et de sa vie fraternelle...
Elle est "mémoire évangélique de l'Eglise" (8). Dans la mesure où elle s'offre comme une alternative au mariage chrétien, elle a déjà cette mission de permettre à tout chrétien de se poser la question de sa vocation. Et d'abord à ceux qui sont engagés dans le mariage. Ils peuvent, par référence à ce qu'elle signifie, mieux percevoir la profondeur et la radicalité cachée de ce qu'ils vivent eux aussi, dans la difficulté même de l'amour et de la fidélité conjugale.
Conclusion
[...]
Présentons la vocation chrétienne comme un appel à un choix libre et posons la question simplement comme alternative, dans une perspective dynamique et libérante. Toute vocation repose sur la vitalisation d'un désir fort qu'il s'agit de découvrir.
Le choix est d'abord un choix entre deux manières d'aimer, l'une et l'autre porteuses d'une promesse de vie capable de traverser la peur qu'inspire l'amour authentique et d'abord celui qui se vit dans le mariage.
L'urgence à poser ainsi la question ne vient pas d'abord du manque de prêtre et de religieux, mais de la peur du mariage que vit notre société et de la difficulté qu'ont les chrétiens à croire et à percevoir la profondeur de la sainteté de ce qu'ils vivent déjà sous l'apparente médiocrité de tous les jours.
4) Chapitre 58
5) SAINT IGNACE, Constitutions de la Compagnie de Jésus, Coll. CHRISTUS n° 53 T.1, DDB 1967, n° 527 et 535
6) cf. un "Forum" du journal LA CROIX, lundi 9 octobre 1989
7) cf. CHRISTUS n° 138, avril 1988 : "VIE RELIGIEUSE ET VOCATION CHRETIENNE"
8) Jean-Claude GUY, "LA VIE RELIGIEUSE, MEMOIRE EVANGELIQUE DE l'EGLISE" Centurion, 1987
Adrien DEMOUSTIER, "Mariage ou célibat?"
http://snv.free.fr/jv059demoustier.htm