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La libre Belgique, vendredi 13 mars 2009 Le bonheur ou la vie ?"Je promets de te rendre heureux/heureuse". Si cette phrase est prise au sérieux et qu’on s’y accroche, il s’agit pour un couple d’une véritable bombe à retardement.
Même si le phénomène devient plus rare qu’une assemblée d’actionnaires de Fortis, il est encore possible, çà et là, d’assister à une cérémonie de mariage traditionnelle. Le double oui fatidique, qui mettra fin à l’intolérable suspense et donnera faim à l’assistance qui va se relâcher de l’abdomen et stimuler ses glandes salivaires par l’évocation anticipative des agapes subséquentes, est précédé, comme dans tout thriller qui se respecte, d’un premier climax : l’échange des promesses des futurs époux. C’est le plus souvent un grand moment d’émotion, un mélange d’impudeur et de retenue, qui nous permet de participer à ce que l’humanité peut sans doute proposer de plus beau, l’engagement à vocation d’éternité de deux êtres qui décident librement de faire route ensemble. La promesse des époux est un bourgeon dans un verger au début du printemps. On y devine la fleur et le fruit. On veut y croire même si, on le sait, il y aura des gelées, des grives et des vents mauvais. Parfois le ver est dans le bourgeon ! Il y a des promesses qui contiennent en germe leur destinée stérile. Il en est sans doute ainsi de cette phrase entendue maintes fois "Je promets de te rendre heureux/heureuse". On peut bien entendu espérer que celle ou celui qui la prononce ne réalise pas pleinement la signification de cet engagement. Qui oserait prétendre qu’un tel aveuglement lui est totalement étranger ? On peut aussi espérer que celle ou celui qui la reçoit ne l’a pas entendue. Qui oserait jurer qu’une telle surdité ne lui est pas familière ? Comme toutes nos promesses, celle-ci peut faire long feu au bénéfice de nos lâchetés quotidiennes, mais si elle est prise au sérieux, si on s’y accroche, il s’agit pour un couple d’une véritable bombe à retardement. Si le bonheur n’existe pas (Pascal, Schopenhauer, Freud, etc.), la charge explosive est intrinsèque à la promesse. Si le bonheur existe, nul ne peut prétendre pouvoir l’assurer à un autre, fût-ce au prix de sa vie. La sagesse dit qu’il n’y a pas de chemin vers le bonheur, mais que le bonheur c’est le chemin. L’Océan de Sagesse, le Dalaï-Lama nous dit "que le bonheur ne dépend d’aucun être, d’aucun objet extérieur. Il ne dépend que de nous " Je ne tiendrai donc pas ma promesse et je n’ai pas mille stratégies à ma disposition pour ne pas désespérer. Je peux vouloir toujours croire l’autre heureux et rester aveugle à tout ce qui me montre qu’il n’en est rien. Le conjoint condamné ainsi au bonheur obligatoire peut envier les bagnards de Cayenne, eux voyaient parfois la fin de leur peine avant leur mort Si j’ose ouvrir les yeux et admettre que malgré mes efforts l’autre n’est pas heureux grâce à moi, je serai convaincu que je suis vraiment nul. Il m’arrivera même de croire qu’un tiers, un rival, serait plus à la hauteur. La culpabilité et la jalousie n’aideront pas mon conjoint sur son chemin-bonheur. Il me reste une troisième voie, la statistique des divorces nous dit qu’elle est très fréquentée, je peux penser que décidément tu ne fais que saboter mes tentatives pour te rendre heureux. Tu deviens responsable de mon échec et je t’invite à prendre le large, on s’est trompé d’histoire d’amour. Nous ne sommes pas nés pour être heureux, mais vivants et donneurs de vie ! Je me demande si, sur ce thème, les enfants d’Abraham et ceux de Darwin ne pourraient pas s’entendre. Que nous soyons les fruits du hasard évolutif ou de la volonté divine, rien ne nous permet de croire que nous sommes sur terre pour être heureux. Par contre, nous sommes sans doute invités à nous servir du bonheur, ou de son illusion, pour nous aider à célébrer la vie et à la transmettre. http://www.lalibre.be/debats/opinions/article/488238/ le-bonheur-ou-la-vie.html
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